Immersion au cœur d’une belle discrète.

Voyager est-il forcément lié à une longue pérégrination lointaine ? Assurément non. Le simple fait de sortir du quotidien, animé par l’envie de découverte attentive peut nous mettre dans la peau du voyageur, de celui qui pose un regard neuf, défait du filtre de ses préjugés ou d’une apparente connaissance. C’est dans cet état d’esprit que nous sommes partis à la découverte de Saint-Quentin, à un saut de puce de là où nous vivons. Nous avons choisi pour balises dans notre pérégrination d’un jour, d’y rencontrer trois hommes qui vivent dans la ville et qui sont garants, chacun à leur manière, de faire vivre son histoire.

Nous vous proposons de nous accompagner du buffet de la gare, un trésor de l’Art Déco, où nous attend Frédéric Pillet, chercheur historien, à la scène à l’italienne du Théâtre Jean Vilar que nous raconte Amédée Zapparata, directeur technique, pour gravir les sommets du campanilede l’Hôtel de Ville et nous offrir un concert enchanteur et un point de vue magistral sur la grand-place de la ville avec Francis Crépin, maître carillonneur et guide-conférencier. Prêts pour un voyage en immersion dans le cœur historique regorgeant de trésors de cette discrète mais très belle ville de l’Aisne ? C’est parti !

Frédéric Pillet : Révélateur d’histoires

Démarche individuelle

Ce Castelroussin d’origine, historien de l’Art et spécialiste du patrimoine industriel, est fondamentalement motivé par son métier qu’il aime. Il est arrivé à Saint-Quentin pour réaliser un ouvrage sur l’inventaire du patrimoine industriel de la ville. Depuis, il ne l’a plus quittée, s’y est établi et y a fondé sa famille. À la question qu’est-ce qui a tissé le lien entre le lieu et ce chercheur en Histoire du centre de la France ? Frédéric nous répond la succession de recherches et d’expériences qui l’enrichissent. En 2006, alors que la ville obtient le label Ville d’Art et d’Histoire, il entre au service du Patrimoine pour défricher les champs de son histoire. C’est ainsi qu’il passe la moitié de son temps dans les archives, où qu’elles se trouvent, et l’autre moitié à transmettre le fruit de ses recherches auprès de tous les publics.

Recherches Historiques

Saint-Quentin et sa région regorgent de trésors architecturaux de la reconstruction de l’entre-deux guerres. L’Art déco y tient une place prépondérante. Dans cette mission de transmission qu’il a faite sienne, Frédéric écrit les publications utiles à la valorisation de ce patrimoine, des petites brochures à l’usage des touristes aux livres d’Art et d’histoire rigoureusement documentés. Le dernier en date est sorti à l’occasion du printemps de l’industrie, son sujet est le bâtiment Art déco des Nouvelles Galeries niché au cœur de la ville. Cet ouvrage marque le début d’une collection avec en prévision l’année prochaine un nouvel opus sur le somptueux Buffet de la gare, où nous nous entretenons, et l’année suivante sur le Casino actuellement en réhabilitation. Outre ses recherches sur l’architecture, Frédéric a de plus en plus à cœur de transmettre et promouvoir le lien avec les témoignages des vivants.

Révélation collective

Frédéric observe que la disparition de bâtiments, considérés par les spécialistes du patrimoine comme des trésors d’architecture et d’histoire est souvent associée à l’oubli, à la disparition de ceux-ci de la mémoire collective. Sans en faire son cheval de bataille, parce qu’il est naturel, nous dit-il, qu’un territoire évolue dans son architecture en fonction de l’usage et de ses mutations, Frédéric travaille de plus en plus avec les témoins, les habitants, pour rendre et partager les trésors du patrimoine Saint-Quentinois avec celles et ceux à qui ils appartiennent parce qu’ils sont partie de leur histoire personnelle et collective. Pour exemple, il collabore avec les comités de quartiers pour retrouver la mémoire des noms de leurs rues, il projette d’enquêter auprès d’un ancien barman du Buffet de la gare, rencontré par hasard sur le site quand il venait d’être rénové.

Frédéric a encore de nombreux voyages à faire dans l’histoire de la ville qui est loin de lui avoir révélé tous ses secrets. À nous de nous réjouir des nombreuses aventures qu’il aura encore à partager !

Amédée Zapparata : Capitaine d’un fameux navire

Dans notre pérégrination saint-quentinoise, nous embarquons en compagnie d’Amédée Zapparata à bord du magnifique Théâtre à l’italienne Jean Vilar. Le bâtiment fut construit en 1842 et il a retrouvé sous la houlette de son actuel capitaine son lustre et sa noblesse originels. Voyage dans l’histoire du lieu au travers du regard aimant d’un homme pour son œuvre et pour l’âme de son théâtre.

Mousse, matelot, capitaine

D’origine sicilienne et né en Thiérache, Amédée était un enfant passionné par la musique, c’est ainsi qu’il entame sa carrière comme cintrier au théâtre Jean Vilar. Commencer cintrier au théâtre, c’est comme être mousse sur un vaisseau à voile. C’est physique, ingrat, mais c’est de là qu’on apprivoise le mieux le navire et son équipage. Le métier consiste à charger les perches pour faire apparaître et disparaître les décors, « j’adorais ça parce que c’est à ce poste que tu faisais vraiment partie du spectacle. » Il devient machiniste, puis se forme à l’ingénierie du son pour devenir sonorisateur. Il accède au poste de directeur technique du théâtre en 2004. Amédée nous raconte qu’au commencement du théâtre à l’italienne les machinistes étaient d’anciens marins. Ceci explique le vocabulaire : les cordes, proscrites, rappelant trop le gibet, sont des gardes. On évolue sur le plancher des coursives. Bâbord et tribord ont donné cour et jardin. Les machinistes montent au lointain et descendent à la face…

Les récifs de l’histoire

Le théâtre Jean Vilar a connu peu de modifications notables. La première fut celle de la toile monumentale qui habille le plafond, posée en 1921 pour remplacer le puits de ventilation et l’ancien lustre. Bien que d’inspiration Art déco, elle s’intègre harmonieusement dans les décors du XIXe.

En 1994, c’est l’accident. Alors qu’est montée la pièce Les caves de l’effroi, avec ses 2 tonnes de décors et donc ses 2 tonnes de contrepoids, la poutre mère cède et se couche. Le théâtre ferme le temps d’équiper la scène d’une structure métallique provisoire… toujours en fonction aujourd’hui. « J’espère partir à la retraite en ayant récupéré mes cintres », nous confie Amédée.

L’âme du bâtiment

« J’ai la chance de travailler et d’œuvrer dans un endroit magnifique, d’habiter dans ce lieu tu imagines ?  Il faut juste s’habituer aux bruits… Tu as entendu tout à l’heure les petits claquements ? Le théâtre craque et claque. Il est vivant. Quand il est plein de monde mais aussi quand il est vide. C’est quand le public est parti qu’Albert pointe son nez… » « Albert ? » demandai-je.

« Oui, Albert le fantôme du théâtre. Je le connais bien Albert… On passe tellement de temps entre nous, techniciens, dans ce lieu plutôt que dans nos maisons, qu’on s’est créé un monde rien qu’à nous et notre patriarche… notre patron, c’est Albert. »

Francis Crépin :« Je suis un passeur. »

Pour notre dernière escale, nous retrouvons à la brasserie bien nommée « Le carillonneur » située au pied de l’hôtel de ville, Francis Crépin, guide conférencier et Carillonneur de la Ville. Nous rencontrons un homme passionné par la musique – il est aussi organiste – et par sa mission de passeur de tradition. Voyageons dans l’univers d’un passeur de temps.

Apprendre

Saint-Quentinois pure souche, Francis prenait des cours de piano auprès d’Odette Ranfaing, épouse du carillonneur de la ville André Ranfaing quand il était enfant. À chaque rendez-vous avec sa professeure de piano, il pose son regard et ses mains curieuses sur le carillon d’étude, en attendant le début de son cours… jusqu’au jour où André Ranfaing lui propose de monter avec lui dans le campanile de l’hôtel de ville pour assister à un concert. S’ouvre à ce moment pour Francis « une fenêtre sur la fantaisie » entre ses cours de piano et ses cours de carillon avec l’exploration de nombreux styles musicaux du classique au jazz en passant par la variété. Pour parfaire sa formation, il étudie à l’école de carillon de Douai. Il est nommé carillonneur de la Ville de Saint-Quentin en 1999. Francis éprouve beaucoup de reconnaissance pour « ce couple merveilleux musicalement » dont il a reçu le legs des compositions pour carillon.

Transmettre

Francis partage les 27 cahiers de transcription qui ont été en partie microfilmés avec tous les carillonneurs de France. Le partage et la transmission sont l’autre moteur de sa vie ; fils d’instituteur, cet ancien professeur de mathématique en retraite et aussi guide-conférencier depuis 45 ans. Il pilote les visites de monuments de la ville et les ponctue d’un concert de carillon en faisant choisir aux visiteurs quelques morceaux du concert, c’est ainsi que des titres classiques croisent des musiques de film ou des chansons populaires. Francis nous confie que les sons produits par l’instrument sont des vibrations de joie qui se diffusent dans l’espace collectif. « Je me sens vraiment privilégié de monter dans ce carillon, d’être au sommet du cœur de la ville, d’y être chez moi, de jouer quand je veux et ce que je veux… Je sais que pendant le marché les gens chantent. Je sais aussi que certains pensent que je leur casse les oreilles… C’est un ensemble, mais c’est un lien tellement privilégié avec la collectivité, que c’est toujours du plaisir !».

Marquer et passer

Traditionnellement, le carillon du campanile égrène les quarts d’heure avec ses ritournelles automatiques et rythme le temps des habitants. Le concert de carillon marque, lui, le partage des sentiments de l’individu au collectif. Le carillonneur public a aussi pour mission de passer l’identité de sa ville et de la représenter hors les murs de sa cité, elle a emmené Francis jusqu’à Chicago. En conclusion, Francis nous parle de son élève de 9 ans, Zélie, qui, il l’espère, reprendra sa mission de passeur de temps, de tradition et d’émotion après lui !

La douceur du printemps étant là, nous vous invitons à aller par vous-même découvrir avec vos yeux, vos oreilles et votre curiosité cette discrète mais belle et généreuse ville de Saint-Quentin et de partir à la rencontre de ceux qui l’animent !