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L’édification ou l’aménagement d’une jetée promenade s’impose à toute station
quelque peu ambitieuse.

Aux marins, elle procure l’illusion du pont du navire.
Aux touristes, elle invite à l’excursion sur ses chemins aménagés.
Aux naturalistes, elle invite à prolonger la promenade de la plage. Aux écrivains ? Demandons à Jacques Béal de nous faire partager son regard sur ce littoral picard qu’il observe depuis plusieurs décennies.

Nous avons retrouvé Jacques chez lui, au Crotoy, la seule station balnéaire du nord de la France à être exposée au midi. C’est peut être pour cette raison que Jules Verne a choisi d’y vivre huit années, le temps d’écrire nombre de ses romans dédiés à la mer dans une maison baptisée La Solitude située à quelques mètres de la place Jeanne D’arc, de la plage et du port où séjournait son bateau, le St Michel.

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C’est la Bonne Franquette 2 qui nous sert de point d’amarrage pour retrouver notre écrivain journaliste, qui savoure les dernières corrections de son ouvrage publié le 5 novembre prochain : La Griffue dont l’intrigue se déroule notamment à Boulogne. Jacques nous confie avoir rencontré Marie, la patronne du bistrot où nous sommes, dans cet univers particulier qui symbolise la baie, celui de la pêche à pied. « Il était 4 heures du matin, en pleine hiver 1990. J’observais la nuit depuis ma fenêtre et voyais de très nombreux tracteurs défiler. Je les ai suivi jusqu’au Bar de l’avenir où j’ai découvert 250 pêcheurs et une femme blonde, comme une sirène… » Nous faisons donc connaissance avec Marie que l’on retrouve dans l’ouvrage Baie de Somme écrit par Jacques, illustré par Alan Johnston et édité par Actes Sud. S’ensuit une autre rencontre avec Dominique, militante, créatrice de l’association Baie de Somme Zéro Carbone ; et avec une hôtellerie responsable, dynamique, motrice et écolabellisée, initiatrice de l’esprit novateur et un peu rebelle qui caractérise certains acteurs de la Baie. Dominique est la gérante des Tourelles. Où, confortablement installés, nous prenons le temps de la discussion avec Jacques, avant d’aller déjeuner en sa compagnie Chez Mado. « Pour moi, Chez Mado est un lieu emblématique du Crotoy » nous explique-t-il. « J’ai été invité au dernier repas de Mado, nous étions 40 convives.
C’était un réel personnage. Originaire de Montreuil, le tout Paris qui venait chez elle, à l’instar de Pierre Sabbagh ou Catherine Langeais. Son établissement drainait du joli monde comme Pierre et Rolof, propriétaires des parfums Worms à Londres. Richissimes, ils y organisaient des fêtes dans l’esprit de Jean Genet. Souvent, leur Rolls Corniche décapotable, stationnée devant le restaurant, faisait la joie et l’étonnement des badauds. L’y retrouvaient souvent de belles anglaises, Jaguar, Aston Martin… propriétés de l’une ou l’autre des familles britanniques présentes dans le secteur. »

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Si Montmartre a Michou, le Crotoy a Mado. Si ses aventures étaient contées, Mado serait célèbre tant elle a su rassembler des personnes aussi originales qu’hétéroclites, résidentes du Crotoy ou venues d’ailleurs.

Depuis plusieurs années, Jacques Béal arpente quotidiennement, en élégant érudit, la Baie de Somme à pieds, à vélos ou en train, appareil photo à la main. Il conte avec délice ses promenades tout au long de cette côte qui flirte avec la Manche. « Pour moi, le Crotoy est un lieu d’écriture ; mais surtout un lieu de rencontre avec des hommes : Robert Mallet, qui m’invitait à savourer la cuisine picarde chez lui à Bray-lès-Mareuil ; un homme extraordinaire qui a su sensibiliser à l’intérêt et à la sauvegarde de la Baie. Et puis il y a le comte de Valicourt, qui monta à cheval jusqu’à 82 ans et résidait dans le manoir face à la gare de Noyelles. Il parcourait inlassablement la baie, en mesurait la sédimentation. C’était un chasseur avec une vision humaniste de la chasse. En résumé, c’est la nature omniprésente en baie, et ces hommes qui m’ont amené à vivre ici ».

« Pour moi, le Crotoy est un lieu d’écriture : mais surtout
un lieu de rencontre avec des hommes »

« Je me rends souvent à St Valery pour regarder cette lumière extraordinaire qui se pose sur le Crotoy. J’ai passé beaucoup de temps avec Didier Cry, grand photographe et ami, avec lequel j’ai partagé des livres et ce regard sur les lumières de la Baie de Somme.

Au Crotoy, il y a la butte du moulin, ch’coin menteux, un banc. C’est là où j’aime discuter avec les gens. On y dispose d’une vue globale sur la baie. Il y a un autre endroit que j’apprécie : l’estacade du Crotoy. C’est un peintre marrant, Bob Caron, qui a créé le club des 100 pour sauver des endroits emblématiques d’ici, dont l’estacade. Pour les amoureux de la nature, il y a la Maye qui se jette dans la Manche. Un peu plus loin, le Bois de Cise et Cayeux, avec leurs vues imprenables sur la mer. Puis le Marquenterre, la forêt de Quend… Fort Mahon. J’y ai passé un hiver pour finir une biographie du Général Leclerc, je m’y étais inscrit au club de char à voile. Autant d’endroits qu’il faut sillonner avec curiosité. »

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Et puis il y a le Crotoy bis, « mon Crotoy bis » selon Jacques Béal « Ballyvaughan, en Irlande, dans la baie de Galway, au pied du Burren, massif sauvage où l’écotourisme est pratiqué depuis longtemps. C’est tout petit, il y a des gens extraordinaires là-bas, dont Margaret la patronne de O’Loclainn, un petit pub magnifique. Tout du Crotoy avec le plus irlandais : une école d’art, dans un ancien château, financée par des universités américaines et anglaises. »

Jacques, vous l’avez compris, est un amoureux du littoral et de ses habitants. Auteur prolifique, il n’a de cesse de partager cet attachement sous de nombreuses formes littéraires : guides de balades, recueil de portraits, biographies, romans… Alors, si ces lieux et ces hommes racontés par notre promeneur érudit vous inspirent une balade en Baie de Somme, vous aurez peut être le privilège et surtout le plaisir de rencontrer le premier prince autoproclamé de la principauté du Crotoy : Hénon 1er, à pied ou à vélo, appareil photo en main, alias Monsieur Béal. Merci à lui pour ce moment de partage et vive son étonnante principauté qui fête ses 20 ans cette année !