Alex le facétieux

« Tout part d’un bon concours de circonstances, de concordances, de synchronicité.»

Dresser un portrait d’Alex dans ce numéro consacré aux fabricants de plaisirs nous est très vite apparu comme une évidence. Non pas par facilité ou parce que nous l’aimons bien, mais parce que nous considérons son travail comme l’un des plus rares, des plus précieux, mais aussi des plus risqué qui soit : faire rire. Créer du rire, et du bon, demande des années d’expériences, de développer un état d’esprit, d’affûter son regard sur l’autre et sur soi-même. C’est ce que nous a raconté, non sans rire, Alex, lorsque nous l’avons retrouvé chez lui sur la côte picarde, tout prêt de la mer, où il nous a convié à partager un bon repas, du bon vin, de la bonne humeur et le récit de sa bonne vie de fabricant de rire. À notre tour de vous offrir, nous l’espérons, une bonne tranche de vie.

Etincelle d’intérêt

Enfant unique, Alex s’ennuyait. Alors, il commença à dessiner. Dans son livret scolaire de cour préparatoire, on pouvait lire : « Attention, prédispositions certaines pour le dessin ».

Ses premiers souvenirs remontent à la 6: il caricaturait profs ou stars de l’actu parce qu’il s’ennuyait. En pension à Montalembert, il s’ennuyait. Avec ses parents qui bossaient comme des dingues, il s’ennuyait. C’est devenu moins ennuyeux quand il a commencé à faire rire les potes de chambrée avec sa capacité à caricaturer ses acteurs favoris, ses profs, soit par l’imitation, soit par le dessin. Etincelle d’intérêt pour un Alex et le petit monde qui l’entoure. Caricaturer déclenche le rire. Le rire fédère comme il soulage de tout, y compris de l’ennui.

Ses profs le poussent à persévérer et à cultiver son talent inné pour le dessin. Lui, à priori, n’est pas chaud. Il préférerait une vie de scène et de lumière, avec du public, des voyages, à ce qu’il imagine une vie de scribouillard palot, clope au coin du bec, enfermé nez sur le crayon. Volets clos.

Evénements déclencheurs

À Lille, en école de com, il a l’opportunité de collaborer au journal de la Voix étudiante. Il en rencontre la rédactrice en chef qui lui dit « Faites-moi quatre dessins sur le télétravail pour lundi ». Il en produit 5 ou 6, les lui remet. Elle, d’un air impassible, les observe, les scrute et dit d’une voix blanche : « Je prends ces trois-là. » Alex part ses « 200 balles en poche » et collabore au journal chaque mois pour le plaisir d’être édité et mettre un peu de beurre dans les épinards.

  1. Il fait un stage dans une boite tenue par deux trentenaires, pour écrire des brèves dans feu le magazine urbain nommé « BOB ».

Un jour, le téléphone sonne. L’un des associés de l’entreprise au titre pompeux de maison d’édition, décroche. Alex écoute d’une oreille distraite la conversation, jusqu’à ce qu’il entende : « Bien sûr, bien sûr, nous avons quelqu’un qui fait cela ici, je vous le passe tout de suite. » On tend avec insistance le combiné au stagiaire Alex interrogatif.

« – Vas y Alex, prend. Prend, je te dis ! C’est pour toi !
– Quoi ? Pour moi ?
–  Vas y Alex, prend je te dis, c’est le Conseil Général ! »
Alex récupère le combiné aussi brulant qu’une patate chaude, compose une voix posée pour combattre son trouble :
« Oui, Alexandre Hébert au téléphone. Bonjour Monsieur. Ah ? Vous cherchez un dessinateur de BD ? Oui, je peux. Pardon ? Un rendez-vous ? Euh, attendez, je prends mon agenda (donner l’impression d’être surbooké)… non, désolé, demain ce n’est pas possible… dans trois jours ? C’est très bien. Merci Monsieur. Au plaisir. »

Alex, curieux, se rend au rendez-vous, dont l’objet est de dynamiser l’image du Conseil Général du Nord auprès des jeunes par l’édition d’une bande-dessinée, avec mise en avant des pôles sport, culture, civisme, etc. La demande passe par l’élaboration d’un scénario de BD. Là. Tout de suite. Sur le vif. En présence d’une douzaine d’enfants et d’ados. Alex passe deux heures avec eux dans la bonne humeur, échange avec eux au gré de ses inspirations. Il se voit rétribué de 2000 francs pour son intervention. Une somme ! Alex prend son enveloppe, stupéfait par la tournure inattendue qu’ont pris les événements. Ce dont il se réjouit. Ses interlocuteurs convaincus par sa capacité à faire, lui demandent un devis. Rappelons qu’Alex est étudiant. Il appelle alors un de ses profs, celui avec lequel il a des affinités, pour lui demander conseil :

– Allo ? Salut Alex ! Comment-va ?
– Ça va. Dis, j’ai une demande de devis pour une BD. Comment je fais ?
– Le statut, c’est pas urgent, on verra si ça prend.
– Bon d’accord, mais je demande combien ?
– Combien de planches à faire ?
– Euh, je ne sais pas trop, disons 5 ou 6 ?
– 6 planches ? Bah… tu demandes 5000.
– 5000 ?
– Ouais, 5000 francs. Donc 5X6. 30 000.
– Tu plaisantes ? T’es dingue ! T’es marteau ! 3 briques ? Mais t’es malade !
– Mais non ! Fais ce que je te dis.
– T’es complètement cintré, je vends mes dessins 200 balles à La voix étudiante !

Alex tente le coup, fait son devis numéro euh…356… Siret en cours… et envoie. Le lendemain, coup de téléphone : « Nous avons bien reçu votre devis, nous l’acceptons. » On est en juin. Alex a trois mois pour réaliser le travail. Il s’installe dans sa maison de vacances. Celle-là même où nous sommes aujourd’hui. Il y gère très bien son temps entre mer et dessin, plaisirs et travail.

« J’étais libre d’organiser mon temps, de poursuivre mes activités, planche à voile, pêche, bateau, tout en bossant. Là je commence à palper l’opportunisme de l’exercice et en même temps, je m’aperçois que je prends énormément de plaisir à le faire ». Alex remet le fruit de son travail à son premier client. Bilan : du plaisir à faire et à être bien rétribué pour ce premier vrai job. Rétribution qu’Alex utilise en partie pour partir deux mois en voyage, seul avec le sac à dos, dans un coin du monde à découvrir, pour réfléchir au sens à donner à sa vie.

La carrière d’Alex dessinateur est lancée. 3 ou 4 ans avec Science et Vie junior, quelques dessins pour Marianne et pour plusieurs magazines, mais il manque à Alex le quotidien. Nous sommes en 2004. Il contacte Le Courrier Picard qui n’a pas, à l’époque, de dessinateur de presse attitré. Alex propose ses services de la sorte : « Bonjour, j’ai vu que vous étiez en manque… de dessin. J’aimerai combler le trou, si un besoin se fait sentir.» Il accompagne son message aussi bref que facétieux de 20 ou 30 dessins. La réponse du rédacteur en chef arrive 58 minutes plus tard, qui dit : « Vous tombez très bien, on cherche justement un dessinateur. Êtes-vous picard ? ». Au « oui » d’Alex, rendez-vous est pris. Face au doute exprimé par ses interlocuteurs sur sa capacité à assumer du dessin quotidien, Alex offre de dessiner gratuitement tout un mois pour prouver sa compétence à produire chaque jour un dessin sur l’actualité. Le Courrier Picard publie 25 de ses dessins ce premier mois. C’est ainsi qu’Alex dessinateur, devient LE dessinateur du quotidien régional et çà fait douze ans que ça dure, à raison de 363 dessins par an ! Alex n’a jamais manqué un rendez-vous quotidien avec ses lecteurs et ceux-ci le lui rendent bien.

Comme un boomerang

Alex prend du plaisir à faire ce qu’il fait : apporter un regard facétieux sur l’actu et ceux qui la nourrissent. Il est certainement de ceux qui pensent qu’on peut rire de tout parce que le rire est curatif, parce qu’il apporte de la bonté dans ce qui ne l’est pas. Rire fait du bien à celui qui en est capable et un bon rieur est vecteur d’énergie positive. Si notre monde pouvait rire de tout autant que de lui-même, bien des situations de crises seraient désamorcées. C’est ce qu’Alex retient des messages de tous ses fans et ce qui lui fait faire un pied de nez à ses détracteurs, tristes sires politiques, religieux ou simples ronchons. Alex est un fabricant de rire. Il excelle dans ce métier rare et à haut risque parce qu’il emploie pour matériau l’humanité, matière aussi précieuse qu’instable ! Dans sa démarche artisane où le faire et l’être sont intimement liés, Alex a rencontré celui qu’il considérait comme un maître et qu’il découvre être son frère : Laurent Gerra. Fan de la première heure, Alex nous raconte comment il lui a offert un dessin lors de leur première rencontre au Furet du Nord, pour une dédicace. Alex nous révèle aussi que Laurent Gerra rêvait enfant de devenir dessinateur quand lui-même se rêvait humoriste sur scène… d’heureux hasards en concours de circonstances, ces deux là sont devenus proches au point, aujourd’hui, de travailler ensemble à fabriquer du rire, mais chut… il s’agit là d’une autre histoire, d’un nouveau dessin qui se trame dans le quotidien d’Alex. En attendant dans savoir plus, nous vous invitons à le retrouver dans les pages de votre quotidien, dans la Revue de Presse de Paris-Première, dans la sélection de dessins d’actus d’On est pas couché, ou encore d’aller le rencontrer lors de l’une de ses dédicaces pour son recueil de dessins 2016 intitulé « Toute l’actu primaire 2016 », histoire de partager avec lui ce qu’il fait le mieux : rire !