Accélératrice d’industrie locale !

Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, la rédaction est partie en quête d’une audacieuse de l’aéronautique. Nous l’avons trouvé en la personne d’Aline Doyen, dirigeante de Somepic Technologies et de Somepic Finition, deux entreprises vouées à la mécanique de précision pour ce secteur. Nous retrouvons la chef d’entreprise dans son fief de Bouzaincourt à quelques kilomètres d’Albert : rencontre avec une femme de caractère qui se définit comme une femme de l’air terre à terre.

Quand elle était étudiante, Aline n’imaginait pas un instant reprendre l’entreprise familiale. Poursuivant un brillant parcours d’économiste à l’université, elle se voyait bien jouer les filles de l’air et poursuivre sa vie loin de sa Picardie natale.

Par un aléa de la vie, au décès de sa mère, Aline revient à Bouzaincourt, momentanément pense-t-elle, pour soutenir son père à traverser cette épreuve difficile. Pendant ce temps, elle passe son brevet de pilote à l’aérodrome et s’attache peu à peu à l’univers et aux hommes qui font l’histoire de l’entreprise. Son papa atteint l’âge de la retraite, Aline n’est a priori pas décidé à reprendre le flambeau. Mais au fur et à mesure que se présentent les candidats au rachat, l’envie de challenge se fait de plus en plus précise. Elle se dit que ses compétences d’économiste peuvent servir au développement de l’entreprise, à pérenniser l’emploi de ses 60 salariés, à valoriser les ressources industrielles locales. C’est ainsi qu’elle va contribuer à faire muter les marchés de l’entreprise vers du 100% aéronautique, du 100% haute précision. Avant de nous conter sa contribution personnelle à l’aventure, elle opère à un bref retour sur l’histoire de Somepic depuis sa création en 1961.

Histoire et histoires industrielles

Somepic est fondée par un groupement d’industriels locaux qui veulent réduire les délais de livraison pour des pièces mécaniques dont ils font l’assemblage. Le papa d’Aline est le premier employé de la structure, il possède à sa création une seule et unique action de l’entreprise. Il s’installe avec sa famille dans l’ancien café de Bouzaincourt et le petit atelier prend place dans la salle de bal du village. Au fil du temps l’entreprise grandit doucement jusqu’à ce qu’elle connaisse une immense accélération suivie d’une crise sans précédent.

1984 -1990 – Accélération et crise

En 1983, le docteur Yves Cotrel franchit la porte de Somepic et demande au papa d’Aline s’il serait capable d’usiner une petite pièce orthopédique innovante à partir d’un prototype. Yves Cotrel se consacre à la recherche sur les déviations scoliotiques. Il a créé en association avec le professeur Dubousset l’instrumentation C.D. qui révolutionna le traitement chirurgical des affections rachidiennes. Elle fut implantée dans le dos de plus de deux millions de patients, en France d’abord, puis aux États–Unis et enfin dans le monde entier. « C’est à ce moment-là que l’entreprise passe une première grande étape en termes de compétence » nous confie Aline. Somepic gagne, avec la fabrication de ces pièces chirurgicales, ses premiers galons dans l’univers de l’usinage de précision, avec la mise en place d’un process de traçabilité et de contrôle par la FDA (Food and Drug Administration) pour que les pièces puissent être exportées au Etats-Unis. Somepic investit alors dans un parc machine de précision, agrandit ses équipes et ses locaux. C’est alors que le groupe Cotrel-Dubousset, propriétaire du brevet, veut pousser son développement sur le marché US : le savoir-faire s’exporte outre atlantique… et la fabrication aussi. Somepic connaît sa première crise avec la perte de ce marché pour lequel elle a beaucoup investi. Afin de sauver l’entreprise et les emplois, Somepic se tourne naturellement vers ses voisines, les entreprises de l’aéronautique du bassin d’Albert. Elle produit ses premières pièces pour l’industrie aéronautique.

Ce marché représente, à ce jour, la quasi totalité de l’activité de l’entreprise, le marché médical ne couvrant plus qu’une part marginale de la production. Somepic compte aujourd’hui parmi ses clients les grand leader du secteur : Airbus, Boeing ou Dassault.

Aline nous dit avoir une affection particulière pour ce dernier avec qui elle partage le même attachement au territoire et aux entreprises locales. Quelles sont précisément ces valeurs qui lui tiennent à cœur ? Aline nous livre son engagement de femme chef d’entreprise sur son territoire local, la région d’Albert.

Faire décoller les valeurs humaines

Pour Aline Doyen, l’histoire tragique de la Première guerre associé à celle de l’industrie aéronautique avec Potez et Bloch à Albert, sont ancrées dans l’ADN des gens d’ici. Ils en sont fiers. Elle est convaincue que l’histoire militaire et industrielle a forgé des savoir-faire uniques à l’image d’une histoire unique. Somepic Technologie compte aujourd’hui une centaine de personnes auxquelles s’ajoutent la vingtaine de salariés de l’entreprise qu’elle a crée en 2013 : Somepic Finition.

Après avoir réussi la reprise de l’entreprise paternelle, Aline avait envie de son challenge personnel. « Réussir une reprise, c’est bien. Créer, c’est encore plus excitant. C’est démarrer d’une page blanche. L’acte de création çà pulse, çà donne une énergie phénoménale !».

Le petit atelier situé à Albert effectue des finitions (ébavurage, polissage) de pièces mécaniques de précision. Aline a créé cette activité pour répondre à la demande spécifique de certains de ses clients, le marché étant donc identifié, mais surtout parce que cette activité permet de valoriser l’humain. Dans l’activité de Somepic Technologie c’est l’investissement dans les machines et les technologies qui prime. Dans l’activité de Somepic finition, c’est le travail de la main, la transmission des savoir-faire.

«  J’ai relevé le challenge, 1. du manuel, 2. de la mixité … je voulais des juniors et des seniors, de la transmission et de la diversité. Je voulais des étrangers, des français et des personnes en situation de handicaps. Je voulais que ces personnes d’horizons et d’histoires différentes soient les acteurs d’un projet commun. Je voulais prouver qu’on pouvait créer une entreprise basée sur la valeur humaine et que çà fonctionne ! En tant que chef d’entreprise, je pense que le travail est une valeur essentielle. Je veux défendre l’emploi.  L’atelier est un peu le laboratoire expérimental où je confronte au réel mes valeurs fondamentales. »

Somepic Technologie évolue vers la robotisation de la production mais pas au détriment des opérateurs. Aline tient à ce que son équipe se forme en continu et au fur et à mesure qu’évoluent les technologies. L’humain a une grande capacité d’adaptation, c’est ce qu’Aline Doyen veut cultiver dans son équipe et valoriser auprès des jeunes. 10% des effectifs de l’entreprise sont des apprentis.

Transmettre le goût de l’industrie de pointe aux générations futures

Aline Doyen a développé toute une démarche de communication destinée à séduire les jeunes autour des métiers de l’industrie. C’est notamment pour cela que Somepic ouvre ses portes au grand public lors du Printemps de l’industrie tous les ans. Aline met en œuvre cette initiative de transmition au sein du Pôle Hydraulique et Mécanique d’Albert, association qu’elle préside. Le PHMA a initié un dialogue avec le corps enseignant afin de présenter l’intérêt et les valeurs des emplois dans l’industrie. Ainsi tous les deux ans, le PHMA contacte tous les collèges du secteur d’Albert et invite les professeurs à venir visiter les entreprises et à y découvrir les métiers.

En outre, le PHMA a mis en place le Brevet d’Initiation à l’Aéronautique ouvert à tous les collégiens. Le brevet est souvent proposé par les professeurs de technologie aux élèves volontaires. La démarche remporte un vif succès. Elle rapproche les jeunes de l’histoire et du patrimoine industriel aéronautique de la région. Aline souhaite aussi qu’elle suscite des vocations.

À elle de nous dire en conclusion : « Il y a plein de choses à faire dans l’aéronautique, dans l’industrie, dans l’environnement local et pour l’emploi ! ».