Réconcilier l’économique et le social

Dans ce magazine sur les solidarités, nous sommes allés à la rencontre d’Anne Lavalée, présidente de l’association Habitat & Humanisme Somme depuis deux ans, pour l’interroger sur son engagement bénévole et sur l’origine de ses motivations. Nous vous convions à la découverte d’une femme, militante élégante pour la réconciliation de l’économique et du social, et à celle d’une fédération d’associations créée par un acteur économique devenu promoteur social au profit des plus démunis. Découverte.

Pour Anne, il n’existe pas de gratuité dans l’acte bénévole : on obtient toujours un retour sur investissement, quoi que l’on cherche. On récolte toujours une forme de reconnaissance quelle qu’en soit la forme. Ce que Anne recherche dans son implication, c’est d’être utile encore… « Dans le sens où je ne suis pas encore complètement has been (rires), ça me gratifie de mettre mon temps et mes compétences au service des autres d’autant que je n’ai plus aujourd’hui de préoccupation quotidienne d’ordre matériel. ». Pas une seule fois le mot « retraite » n’est utilisé par Anne lors de notre entretien. Parce que la vie c’est l’action ?

Tout au plus nous livre-t-elle avec beaucoup d’élégance qu’elle a l’âge d’être « rentière » et que c’est un juste retour des choses que d’investir son temps et son énergie joyeuse pour aider un peu les autres. Pour elle, « la vie est question d’opportunités, tu ne fais pas à la trentaine ce que tu fais à la soixantaine ». Anne considère simplement que c’est le moment de faire ce qu’elle fait. « L’essentiel, c’est de me sentir utile, ça répond à ma nature militante, je ne le fais pas exprès. » Militante, Anne ? Raconte-nous !

Par nature solidaire et porte-parole

Jeune fille, Anne était scoute et adorait ça. Elle aimait la dimension aventureuse et solidaire des caravelles. Dans une équipe de scouts, « tu ne peux pas jouer en individuel, tu es obligée de tenir compte des autres ». Plus tard, elle débute ses études à l’ESC Reims et les termine à l’EDHEC Lille. Dans le même temps, elle poursuit parallèlement une licence de sociologie à la fac, en forme de rébellion face au système et aux événements dans lesquels elle évolue à ce moment de sa vie. Puis vient sa première expérience professionnelle intéressante au sein de la fédération Artois Picardie du Crédit Mutuel où elle s’occupe d’une délégation pour l’étude des dossiers crédits des entreprises auprès des différentes agences de la région. C’est là qu’elle débute sa carrière d’accompagnement des entreprises dans leurs projets de développement économique. C’est là aussi qu’elle goûte au plaisir d’être la voix des porteurs de projets auprès des instances décisionnaires. Nous sommes fin des années 70, Anne quitte son premier employeur faute d’avoir obtenu gain de cause pour elle-même alors qu’elle performe dans sa mission : à compétences et diplôme équivalents, son époux qu’elle a rencontré sur les bancs de l’EDHEC gagne quatre fois plus qu’elle.

Après ces années passées en établissement bancaire, Anne change de vie et s’engage dans l’agence de développement de l’Aisne qui vient d’être créée en 1988 avec les prémices de la politique de délocalisation du gouvernement. Son engagement pour le développement économique qui nourrissait jusqu’alors des intérêts privés alimente désormais les intérêts publics et collectifs. « Lorsque j’étais face à des porteurs de projet d’entreprise qui avaient l’énergie et la ressource pour le porter et le réaliser, que j’y croyais, j’avais envie de les aider à trouver les solutions. Je faisais tout mon possible pour les aider à monter le financement, à les accompagner dans leurs démarches de création. » Pour Anne, être solidaire des projets de développement économique, ça enrichit tout le monde et pas seulement sur le plan financier, sur le plan humain aussi.

C’est riche de ces expériences et de ces compétences que Anne a décidé de se rendre utile. Encore. De nature pragmatique et de compétences matérialistes, c’est naturellement qu’elle a choisi Habitat & Humanisme, séduite autant par le parcours et la démarche de son Président que par les effets tangibles de ses actions.

« Habitat Humanisme, c’est la mise en place de moyens économiques au service du logement des personnes en situation précaire. »

L’origine de l’association

Habitat & Humanisme a été fondée en 1985 par Bernard Devet alors qu’il était promoteur immobilier. Qu’est-ce qui a motivé cet entrepreneur du secteur privé ? La rencontre bouleversante avec une dame âgée ayant fait une tentative de suicide après son relogement dans le cadre d’une opération de rénovation. Touché au cœur par la situation dont il se sent responsable, il se rend à l’hôpital pour prendre de ses nouvelles et lui dit : « Vous saviez bien que je n’allais pas vous laisser sans logement ! » Ce à quoi elle répond : « Oui. Mais vous avec votre fric, vous pouvez déplacer les gens. » Il comprend alors que le lien social est aussi important que d’avoir un foyer salubre. Le toit est indispensable à la survie. Le tissu social, les voisins, les amis, sont indispensables à la vie. Il vend alors sa société et investit l’argent récolté dans la création de l’association Habitat et Humanisme et de sa société foncière. Il devient promoteur solidaire.

Anne nous apprend que l’objectif de l’association au niveau local est de mobiliser de nouveaux logements pour les personnes en situation de grande précarité de façon pérenne. Soit en les construisant par le biais de la foncière, Habitat & Humanisme Somme a trois projets pour la construction de 25 logements dans les 18 mois prochains sur la métropole amiénoise, soit en louant à bas prix du patrimoine locatif auprès des propriétaires privés qui peuvent, dans une zone tendue comme celle d’Amiens, profiter de dispositifs fiscaux très intéressants tout en s’assurant le règlement des loyers par l’association pour un engagement à louer leur bien pour trois ans renouvelables. En contrepartie, les propriétaires bénéficient de l’avantage fiscal de n’être imposé que sur 15% des loyers perçus. « Pour les foyers ayant un taux marginal d’imposition important, la démarche solidaire est intéressante », nous dit Anne.

Elle nous explique aussi que dans cette association, il y a différentes façons de s’engager en solidarité :

« D’abord, au niveau de la finance, ce qui se sait peu. » La part de fonds propres servant à l’investissement dans les constructions de la foncière Habitat & Humanisme repose sur l’épargne solidaire, soit presque 40 % des financements de projets (NDLR : Pour plus d’informations sur le sujet de l’épargne solidaire, consultez le hors-série n°2 de Socialter sorti en novembre 2017).

Une autre manière d’être solidaire repose sur l’investissement des propriétaires à louer leurs biens vacants à l’association pour l’hébergement de personnes fragilisées.