Basille : Signature végétale

« Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose. »

Extrait du Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, chapitre XXI.

Depuis 1897, le 12 rue du Petit-Salut à Rouen est une adresse vouée à la culture des fleurs.

A la culture horticole d’abord, et à la culture de la composition florale ensuite avec la saga familiale des Basille qui perpétuent depuis trois générations cet art. Rencontre avec Hélène, fille de Jacques, petite-fille de Jean et Léone pour une plongée dans l’univers végétal et exotique d’une lignée d’artisans créateurs.

Notre histoire rouennaise commence avec Jean milieu des années 30. Il rachète l’entreprise horticole dans laquelle il est employé. Avant-guerre, l’activité est axée sur la production de fleurs en gros et demi-gros : glaïeuls, chrysanthèmes, hortensias, dahlias… mais la vente au détail commence à émerger. Jean ouvre alors une petite boutique pour satisfaire cette clientèle en complément de son activité de culture. Il décède précocement à 42 ans, son épouse Léone stoppe alors son métier d’institutrice pour reprendre l’affaire de son époux. Elle est assistée par l’ainée de ses enfants et rappelle à elle le puiné, Jacques, qui suit sa scolarité en pension pour qu’il l’aide aussi dans l’entreprise. C’est ainsi qu’à quinze ans Jacques devient fleuriste plutôt que pilote d’essai comme il en rêvait. Sur les quatre enfants de Léone, trois deviennent fleuristes, Jacques reprend l’affaire. Il abandonne l’activité horticole pour développer l’activité de fleuriste et de vente de plantes d’intérieures pour décorer les tables et les appartements des citadins qui découvrent les joies de la société de consommation synonyme des « Trente Glorieuses ».

Exubérance par nature

En 1969, Jacques crée avec les architectes Pierre Saunier et Yves Barbier, l’actuelle boutique dont l’architecture aux formes audacieuses est un éloge au design et à la modernité : l’ensemble du mobilier de la boutique conçue comme un showroom futuriste et épuré est édité par Knoll. Dans la serre jouxtant la boutique, des bassins avec des plantes aquatiques, une volière où demeure toujours Milord, le gris du Gabon, et où ont séjourné perruches, papillons et autres locataires exotiques.

La camionnette de Jacques est ornée d’une rose jaune… dénommée Charles de Gaulles en total accord avec son époque. Jacques aime les fleurs jaunes, c’est une constante dans son travail de composition. Hélène définit le style de son père comme radicalement végétal, avec des racines, des lichens, des mousses, du lierre, « la nature prenait toujours le dessus sur tout avec très souvent des papillons naturalisés posés en dernière touche sur ses créations. C’est dans cette veine que nous avons étés formés Nicolas et moi. Nous conservons cette signature, tout en la faisant évoluer au gré du temps et de la mode. »

Jacques, propriétaire prospère de 7 boutiques, créait des décors monumentaux et luxuriants pour des banquets à l’époque faste où le cinéma franco-italien produisait des comédie ripailleuses et hilares comme La grande bouffe réalisée par Marco Ferreri et au dialogue truculent de Francis Blanche. Hélène, tout au long de son enfance, a aidé, petite main, à produire ces somptueux décors floraux créés par son père : à l’exemple de somptueuses corbeilles où feuillages et fleurs exotiques, s’associaient aux lys et autres variétés de fruits et légumes, poivrons rouges, choux fleurs, raisin blanc… ou encore cette monumentale sculpture végétale pour Pâques où deux œufs hors-normes jaillissent d’une gerbes de tulipes sous une cascades de branchages aux chatons printaniers et de rameaux de forsythia. L’exubérance qui se dégage de ces créations évoque en tous points l’abondance et l’insouciance d’une époque.

De savoir-faire en transmission

Si Hélène nous livre que son père ne lui a pas appris le métier d’une façon traditionnelle de maître à élève, elle s’est pourtant formée au contact des créations de son papa. Celui-ci, dans les années 80, 90, ouvrait son atelier aux petits citadins, comme pour rappeler qu’une fleur avant d’orner la table du salon, se plante, se cultive… Hélène aujourd’hui transmet aussi. Elle organise dans ses serres des ateliers de composition, de détournement, d’ornementation.

L’époux d’Hélène, le styliste Nicolas Le Cauchois a lui aussi appris des Basille, auprès du père et de la mère d’Hélène. Chaque semaine, quand il avait une dizaine d’années, Nicolas accompagnait sa maman à la boutique tenue par celle d’Hélène, rue Général Leclerc. À 16 ans, il fait l’apprentissage des couleurs et de la composition en donnant des « coups de mains » à la boutique, un apprentissage et une maitrise de la composition avec les délicates fleurs naturelles qui ne manqueront pas d’inspirer son travail de créateur de mode.

« Le secret du fleuriste, c’est de faire des compositions très solides mais dont le montage est parfaitement invisible. » nous livre Hélène, secret que partage certainement son époux. Ses robes uniques aux tissus précieux, soieries, dentelles, se parent de papillons et de fleurs, comme cousus de fils invisibles. Nicolas et Hélène partagent aujourd’hui l’univers de Basille, son histoire, ses lieux : l’une des serres fait office d’atelier pour le créateur de mode. Dresses and Flowers, le concept créé par le couple pour présenter les collections de Nicolas accueille chaque saisons les nouvelles créations d’Hélène, leurs deux inspirations créatrices offrant au public un univers poétique unique.

Depuis qu’elle a repris l’affaire familiale en 2004, Hélène a conservé l’esprit végétal insufflé par son père, mais son truc à elle, c’est de créer des jardins exotiques, étranges et miniatures dans l’esprit des cabinets de curiosité. Dans ses créations, composées de végétaux et d’objets étranges, chinés, trouvés, souvent décalés, Hélène invente des micro cosmos, des univers oniriques.

La découverte de cet univers m’a rappelée au Petit Prince : à chaque planète sa rencontre, sa couleur. A chaque création d’Hélène, sa couleur, même si le rose est celle qu’elle préfère. A chaque création d’Hélène et Nicolas, sa rencontre et ses influences où de drôles d’objets sont posé là mais sans hasard. A chaque saison, sa nouvelle création, sa nouvelle planète.