Tour des Mondes

Le voyageur aime capter les images, les odeurs, les saveurs, les sensations et les émotions qu’il découvre et qui le parcourent. Pour cela il utilise sa mémoire, ou d’autres outils comme l’écriture et le dessin qui animent les pages d’un carnet de voyage. Le croquis, coloré ou pas, qui illustre les pages de ce carnet est une sorte d’instantané photographique qui accompagne le voyageur. Pour cela il est avant tout observateur. Il aime regarder, contempler et assimiler pour pouvoir exprimer a posteriori.

Christophe, de son nom d’artiste peintre Ronel, est un voyageur singulier. Rouennais, professeur agrégé à l’école nationale des arts appliqués et des métiers d’art Olivier de Serres, il aime communiquer son observation attentive des lieux et des êtres et peindre cet imaginaire foisonnant qui est le sien. Âgé de 54 ans, Christophe est l’un de ces voyageurs que l’on pourrait qualifier de prime abord de collectionneur tant il accumule les voyages et les objets issus de ses voyages. Dans la discussion, il se révèle être un voyageur constant et fidèle tant la retranscription des lieux visités pourraient sembler évocatrice de la réalité. Au point que celui qui découvre et lit les peintures de Christophe est tenté de se retrouver dans telle ou telle rue de Cuba, d’une grande ville du Monde ou devant un lieu symbole comme le Taj Mahal. Simplement, l’œuvre de Christophe n’est pas le fruit d’une simple retranscription, elle est le fait de son imaginaire créatif qui permet l’enchevêtrement, la superposition, l’association de personnages, d’animaux et d’éléments de paysages. Christophe peint des lieux totalement ré-agencés dans une perspective parfois de chaos mais surtout de vie ou de survie où les éléments s’harmonisent et se font écho dans une quête d’absolue liberté et dans une forme inimitable.

L’esthétique de l’abondance

L’œuvre de Christophe dépasse largement les quelque deux mille tableaux réalisés et près d’une centaine d’expositions. Elle se découvre sous la forme de moyens et de grands formats, parfois de petits formats qui donnent envie d’être accrochés l’un avec les autres. Les croquis et les dessins des voyages colorés font l’objet de publications livresques. Son œuvre est aussi le fruit de cet héritage familial, qu’il partage adolescent avec son père, Marcel Laquay, peintre paysagiste de l’école de Rouen. Bercés par les terres du Pas de Calais en passant par Amiens pour se diriger vers la Normandie, les parents de Christophe ont un goût évident pour la lumière, la couleur et les voyages. Encore très jeune, Christophe conte les souvenirs de vacances avec le chevalet et les toiles, empilés dans la voiture de son papa, ce dernier faisant un tableau de chacun des moments de vacances. « Enfant, nous allions peindre en Bretagne, en Toscane, en Provence, en Espagne et je peignais sur place. J’ai pris goût à ces échappées avec mon père. Ces traversées de la France des années 70 étaient déjà une forme d’exotisme. J’ai ainsi fait des carnets de dessin très tôt.» Christophe a ainsi développé un goût affirmé pour l’art populaire, l’art brut, la calligraphie et les cultures plutôt lointaines, ce qui explique naturellement cette envie constante de voyage.

Il a donc commencé à peindre à l’huile à l’âge de 10 ans, adoptant l’acrylique qu’il utilise essentiellement aujourd’hui tout comme l’aquarelle sur ses carnets de voyages. Il est jeune élu de premiers prix de peinture alors qu’il est encore tout juste adolescent. L’univers artistique, les rencontres et les amis de ses parents le font s’interroger sur le sens de ses études. Beaux-Arts ou pas, mais comme aimait à le dire un ami peintre de ses parents, directeur des Beaux-Arts de Rouen, Christophe avait déjà une telle maîtrise technique qu’il l’invite à se concentrer sur son bac plutôt que d’enrichir de cours supplémentaires sa technique et sa pratique du dessin. Il passe ensuite les concours d’entrée de L’École supérieure des arts appliqués Duperré puis de Normale Sup. « Il y avait des gens comme Klasen, Olivier Debré, Hervé Télémaque, toute une grappe d’artistes et une ambiance très porteuse. J’ai passé mon agrégation à 23 ans pendant mon service militaire. J’ai enchaîné sur un doctorat à la Sorbonne pour commencer à enseigner l’histoire de l’art et les arts plastiques quelques années après à Olivier de Serres. J’ai toujours privilégié les rencontres et l’occasion m’a été donnée de rencontrer Pierre Soulages ou Francis Bacon, de découvrir et de partager des ateliers.» Christophe s’est ouvert à d’autres univers, ceux des voyages y compris archéologiques tant sa curiosité en ce domaine est vive. S’ensuit une curiosité pour l’art brut, les arts dits primitifs, une sorte d’expression libre et humaine qu’il affectionne.

« J’ai la chance de beaucoup voyager. Les gens m’identifient beaucoup par les destinations. En fait, pour moi, il y a beaucoup d’autres choses, des lectures, des découvertes ethnographiques ou autres qui influencent mon travail. C’est un pays totalement imaginaire que je peins, des lieux rêvés, comme « Les Villes Invisibles » d’Italo Calvino. Le voyage est surtout un voyage mental. Je sais que ma peinture est reconnaissable. On peut prendre ma peinture au niveau que l’on veut et j’apprécie que cela puisse parler à des enfants, à des personnes simplement curieuses comme à des gens plus connaisseurs des arts plastiques.»

Outre la découverte de multiples continents et pays d’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’Inde, d’Amérique du Sud, du Nord, l’envie nous est donnée en découvrant la cinquantaine de toiles qui ornent son atelier rouennais de chercher les dimensions communes à ces voyages. Une mise en scène de lieux vivants, un peu comme une scène théâtrale avec des rideaux tout aussi vivants qui habillent les contours du tableau, s’offre à notre regard. Ronel a horreur du vide, soyons-en assurés, et pour cela sa peinture s’accommode aisément des moyens et des grands formats, mieux, et on l’imagine volontiers, sous la forme d’une fresque ou à l’intérieur d’un édifice. Composées comme les scènes d’un théâtre, les toiles s’emplissent d’une composition très dense. Christophe nous explique comment il revient sur tel ou tel détail de sa toile, semblant charger plus encore la composition mais en réalité la rendant de plus en plus expressive. Il mélange les cultures dans une sorte d’Arche de Noé. Beaucoup d’éléments semblent flotter, naviguer, être transportés. Et si le mouvement reprend ses droits sur les comportements humains, c’est pour les emmener vers une sorte de bonheur, de tranquillité, tant les personnages qui illustrent les tableaux de Ronel semblent apaisés, presque sous le jeu de l’humour ou de la farce qui pourraient surgir au détour de l’un des ces lieux bousculés par sa peinture. Ses œuvres sont ponctuées d’inénarrables éléphants couverts d’humains, d’animaux et de symboles. Sans texte, il nous donne l’impression de conversations entre animaux humanisés associés à des humains, de barques dérivantes aux équipages extravagants conjugués à des thématiques récentes et d’actualité. Ses créations sont en réalité très contemporaines et très vivantes, fortes de signes de vie.

« Il reconstruit le monde… »

Peintre voyageur, Ronel nous ouvre les portes sur ses voyages dans des mondes parallèles, improbables, habités d’arches, de pirogues, de pachydermes, de chats, de dormeuses, de chemins, de figures humaines. Sa peinture a la saveur d’une cuisine exotique et mélangée. « Il reconstruit le monde à la mesure des rêves les plus hardis de l‘homme, peignant jusqu’aux bruits de la rue, jusqu’aux senteurs d’épices, jusqu’aux sensations gustatives… Ses carnets de route ne sont en fait que des « inventaires d’inventeur »… Une jubilation sans fin. » peut-on lire sur lui. Ronel est allé tout aussi naturellement exposer dans de nombreux pays étrangers dès l’âge de 30 ans à la suite de la confiance que lui avaient portée des galeries importantes. Son premier voyage au titre d’une exposition se fait dans sa jeunesse, il avait alors 17 ans, après avoir remporté un prix de la société internationale des Beaux-Arts. Il découvre ainsi le Maghreb, effectuant près d’une quarantaine de voyages dans le désert ou la montagne de l’Afrique du Nord, « au contact des vrais gens » comme il aime à nous le dire. « J’ai aussi beaucoup voyagé en Afrique noire, en Afrique de l’Ouest ainsi qu’en Inde ». Le monde s’ouvre naturellement à Ronel.

« J’essaie de faire une peinture de mon temps »

Le Christophe que nous avons rencontré entre deux voyages, de retour de Cuba et en départ pour la Corée, a fait le choix d’un inventaire du monde alimenté par ses voyages et ses rencontres. Ses peintures sont toujours optimistes et positives comme il l’est en tant qu’homme. Son voyage à Cuba avait déjà pris forme dans son atelier sous la forme d’une peinture, d’un moyen format dans lequel il fait vivre des images captées lors de son voyage, associées à la présence de personnages et de symboles. Il traduit une expression fabuleuse de générosité et d’échanges dans des mises en scène et des peintures hyper vivantes qui donnent la constante envie à Christophe de voyager. Nous avons rencontré une composition entre un homme et un artiste, les deux s’envolant à chaque fois que possible pour de nouveaux voyages. C’est pour cette raison que tout simplement en conclusion, nous vous invitons à voyager dans l’une des expositions de Ronel pour découvrir l’artiste et l’homme. Il vous emmènera tout aussi loin qu’il nous a emmené.

Pour en savoir plus : Ronel.fr