Le chemin des Etoiles

Il est des vies qui s’écrivent le long d’un fil directeur. Il est des fils directeurs qui se transmettent de vies en vies, d’une génération à l’autre. Pour suivre le fil de notre propos sur ceux qui empruntent la voie des airs, nous avons pris les petites routes du bocage normand jusqu’au « Manoir », route d’Hodeng Hodenger à Mésangueville. Nous venons y rencontrer Thierry, Sylvie, Kiowas, Cheyenne, Dakota et Shawnee : le clan Vargas dont chaque enfant porte le nom d’une grande tribu indienne. Voici une tribu libre comme le vent sur les grandes plaines, courageuse comme le guerrier, exigeante et sage comme leur chef. Voici une tribu qui vit par et pour la passion de ce que le père nomme « un grand sport artistique » : le cirque. Décollage.

 

Un courant d’air sur la banlieue

L’histoire des Vargas commence avec Thierry, le père. Il a grandi dans les grands ensembles d’Argenteuil. Quand il était enfant, aussi loin qu’il s’en souvienne, il se disait qu’il ferait du cirque… mais dans ces années-là, les écoles circassiennes ne fleurissent pas dans les cités. Alors l’envie reste plantée là, dans son cœur. Thierry poursuit sa scolarité avec les potes du quartier. Il fait assidument du sport, poussé par son papa ouvrier qui considère que c’est une bonne école de rigueur et de persévérance. La vie s’écoule sans vague ni passion jusqu’à ce jour de 1974. Thierry a 17 ans. Un de ses camarades, premier de la classe, lui fait lire un article qu’il a trouvé dans l’Express : deux écoles professionnelles de cirque viennent d’être créées, celles d’Annie Fratellini et d’Alexis Gruss. Ennuyé par l’école, éclairé par la nouvelle, il en parle à son père qui le soutient. Thierry exauce son rêve de gosse. Il pénètre dans le Nouveau Carré Silvia Monfort, dans le foyer de la Gaîté Lyrique, passe tous les échelons de la sélection drastique à force de courage et de ténacité.

 

Le souffle de Zéphyr

Débute alors son rêve nomade. Thierry déniche d’occasion sa roulotte, sa jolie caravane, sa maison écarlate. Elle trône encore, pimpante, devant la salle de spectacle du Manoir, route d’Hodeng Hodenger à Mésangueville. Partant en tournées avec Zavatta ou Bouglionne. Survolant les pistes aux étoiles avec ses numéros de jonglage et de vélo acrobatique. Virevoltant dans les grands cabarets, les casinos de Méditerranée… Monte Carlo, l’Italie, les Émirats Arabes Unis.

A 30 ans, Thierry fait la connaissance de l’étoile de sa vie Sylvie, danseuse soliste. Il l’emmène quelque temps avec lui sur les routes circassiennes. A mesure que s’épanouit leur amour, grandit aussi leur envie d’enfant. Avec elle, le souhait de se poser quelque part afin d’offrir un ancrage à leur famille naissante. Dans ce même temps, Thierry devient par un aléa de la vie, maître de chevaux de cirque… adepte de sa monture mécanique, il observait jusque là ces nobles animaux avec une crainte respectueuse. Saisissant l’opportunité de se dépasser, il décide un matin  d’apprendre à dompter sa peur et de débuter une nouvelle étape de sa vie d’acrobate, d’ouvrir un nouveau territoire dans son cœur de voltigeur. Sylvie et Thierry posent leurs valises en Normandie.

La vie de la tribu

La famille Vargas aujourd’hui, c’est Sylvie, Thierry et leurs enfants. Kiowas, leur ainé, est trysomique : leur fils, leur première bataille… pour lui offrir une vie sociale juste, le scolariser dans un cursus normal jusqu’à ses 16 ans. Aujourd’hui, Kiowas a 18 ans, il travaille avec ses parents, peaufine quotidiennement ses numéros avec ses sœurs, au rythme de la vie et dans l’amour de sa famille, dans l’affection qu’il offre spontanément avec générosité à celles et ceux qui l’accueillent dans la bienveillance. Puis il y a les trois filles, Cheyenne, Dakota et Shawnee. Toutes trois gymnastes émérites, elles ont déjà, malgré leur jeune âge, pratiqué ce sport à très haut niveau. Ayant tiré des enseignements des difficultés à intégrer Kiowas au système éducatif traditionnel et confrontés à la réalité de l’apprentissage des matières fondamentales aux jeunes sportifs de hauts niveaux, Thierry et Sylvie ont créé leur propre programme d’enseignement pour leurs enfants associant exigence des disciplines sportives et apprentissage des matières essentielles.

C’est ainsi que les filles étudient à domicile grâce au CNED sur un rythme leur permettant performance dans leurs disciplines circassiennes et apprentissage des fondamentaux.

Le tempo demande rigueur et discipline. Chaque jour, elles étudient 4 heures les matières scolaires et  s’exercent 4 heures aux entrainements. Thierry nous l’a dit, « être artiste de cirque, c’est pratiquer un sport de haut niveau ». C’es lui le coach. Quand les enfants étaient petits, la piste était leur lieu de jeu favori dès qu’ils rentraient de l’école. C’est devenu aujourd’hui leur univers. Chaque année, la famille présente un nouveau spectacle au manoir, Kiowas présente des numéros de jonglage et de vélo acrobatique, Cheyenne, Dakota et Shawnee présentent des numéros d’équilibre et d’acrobatie au sol, à vélo et à cheval… Sylvie est l’Auguste de la troupe. Thierry et son élève Grégoire Mroz présentent les numéros de dressage et de cavalerie avec les animaux de la tribu. Les  animaux ? Nous ne les avons pas encore évoqué ! Ils tiennent pourtant une place importante dans la vie des Vargas.

 

Robe appaloosa

Depuis sa rencontre avec les chevaux quand il avait 30 ans, Thierry a développé son goût pour le travail avec ses compagnons. Il faut dire que ce goût ne s’entretient pas en dilettante… travailler avec les chevaux et autres poneys ou camélidés ou bien encore ruminants est un exercice requérant soin, discipline, persévérance et bienveillance. C’est un exercice quotidien qui vous tient du matin au soir. Le chef de tribu nous livre son attachement à ses animaux et son goût prononcé pour les robes à points. Il nous présente ses chevaux de traits qui travaillent à l’acrobatie. Le doyen, un Comtois âgé de 26 ans, vit une retraite paisible dans le pré. À ses côtés, se trouve son successeur, un magnifique Noriker autrichien à robe appaloosa qui assure le spectacle avec un noble Percheron. Dans un autre pré, il y a deux beaux frisons de Hollande, un fringant pur-sang arabe et un jeune lippizan d’Autriche qui, dans quelques temps, aura une splendide robe blanche. La troupe comporte aussi des poneys, des lamas à points, un bœuf au regard doux. Chacun d’entre eux travaille un numéro pour le spectacle Vargas.

 

La piste aux étoiles

D’avril à septembre, les Vargas accueillent le public à domicile, pour des spectacles grand public, pour des groupes, pour des journées ou des soirées privatives, mais aussi pour des ateliers pédagogiques destinés aux enfants des écoles ou aux enfants handicapés. Quand nous interrogeons Thierry sur l’avenir de son clan, il nous dit qu’il gardera Kiowas auprès de lui et qu’il poussent ses trois filles à exceller dans leurs disciplines afin qu’elles prennent à leur tour la route…  et découvrir de grandes pistes aux étoiles afin qu’elle puissent choisir en connaissance de cause ce qu’elles feront de leur vie d’artiste nomade ou sédentaire ! Nous quittons Thierry et ses enfants après avoir fait leur portrait devant la caravane écarlate qui peut-être abritera Cheyenne, l’ainée des trois filles, sur son prochain chemin de la piste étoiles.