Explorateurs urbains

Leur terrain de jeu n’a pas de limites. Ils côtoient le ciel en permanence. Les membres de la French Freerun Family repoussent à chaque instant les limites de l’espace, les limites de la ville.

C’est en skate, tout naturellement, en roulant tout simplement qu’ils nous rejoignent à métro Pigalle. Sur le plancher des Parisiens, nos interlocuteurs passent inaperçus et se meuvent comme n’importe quels jeunes adultes un peu sportifs. Pourtant, en face de nous, se tiennent des athlètes hors pair, des voyageurs de l’extrême, deux stars montantes dans un monde qui mêle sport et spectacle.

Yoann Leroux alias Zephyr et Maxence De Schrooder sont tous les deux membres de la French Freerun Family. Zephyr en est même le fondateur. Dans la discipline, la « 3F » est le collectif sinon le plus talentueux, du moins le plus exposé médiatiquement. L’année dernière, sa cote de notoriété est montée en flèche après les vidéos publicitaires pour le jeu Assassin’s creed.

Ce serait le seul groupe professionnel à vivre de son art. Cet art, c’est celui du parkour aussi appelé « déplacement urbain ». Chaque obstacle, chaque élément du mobilier devient du coup sujet à un franchissement agile et rapide, sans matériel. Né en tant que discipline sportive dans les années 90, il s’agit avant tout d’une façon de se mouvoir et de voyager en toute liberté. C’est devenu, pour les membres de la French Freerun Family, un art de vivre.

Yoann Leroux est tombé dedans tout petit. Il a grandi dans la même banlieue que les premiers traceurs français dans les années 90. C’est autour de barbecues qu’il franchit ses premiers obstacles et pratique ses premiers sauts. À l’époque, le parkour et le freerun – discipline voisine mais qui intègre une grande partie d’acrobatie – sont des pratiques encore ultra confidentielles. Naturellement, le jeune garçon progresse en côtoyant ses aînés, nourrissant un rêve, celui de devenir Champion du monde. Titre qu’il décroche en 2013.

Au-delà d’une simple association, une « family »

En 2009, il a déjà une expérience solide reposant sur plus de 15 ans de pratique durant lesquels il a beaucoup voyagé et rencontré énormément de monde. Il cherche des traceurs qui partageraient la même philosophie que lui. Plus que des compagnons de jeu, ce sont les membres d’une famille qu’il se met en tête de recruter en parcourant les différents meetings qui existent en France et en Europe. Au cours de ses périples, il a repéré que de nombreuses « familles » de traceurs existent dans le monde et notamment en Angleterre mais aucune en France.

« Au milieu de la foule, il y a des gens qui vous marquent. Ça a été le cas pour chacun des membres de la 3F. Ils sortaient du lot dans les rassemblements. » Simon Nogueira, Maxence De Schrooder, Johan Tonnoir et Anthony Demeire adhèrent au projet. Si la colocation à Paris n’en faisait pas partie, elle s’est faite naturellement pour des questions pratiques. Depuis presque dix ans, les membres de la 3F vivent et s’entraînent ensemble. « Le projet de départ, c’est une asso pour faire sortir une équipe pro en France, explique Yoann Leroux. On est des athlètes. On a besoin de travailler. Je voulais trouver des amis pour progresser en groupe. Peut-être parce qu’à la base, je viens du rugby. Ça a rapidement pris un tournant un peu différent de ce que j’avais imaginé. Aujourd’hui, on est bien plus qu’un groupe de travail, plus encore que des amis. Le terme « family », ce n’est pas du marketing. On est vraiment très proches et très soudés. Le fait qu’on vive ensemble tous les cinq, ce n’était pas prévu. Surtout pas moi, mais à mon retour des USA, il fallait que je trouve un logement. Ils m’ont fait une place. Ça a beaucoup d’avantages. Les idées fusent constamment et on crée plein de choses juste en habitant sous le même toit. »

Prise de hauteur

Les toits justement. Au début, il n’était pas question de voyager dessus. C’est pourtant, aujourd’hui, une habitude.

Le parkour autant que le freerun sont nés au sol, sur le béton, dans les rues. Mais des traceurs dont Yoann Leroux qui vivent dans les banlieues et viennent régulièrement à Paris saturent des transports en commun. Pour ne pas rentrer chez eux le soir, ils pensent à dormir dans des hamacs. « Seulement, sur le sol, il n’y a pas moyen d’être tranquille, raconte Zéphyr. En plus d’individus louches, on est constamment dérangé par des pigeons ou des chats. » D’où l’idée de grimper au niveau des balcons puis des toits. Au départ, ce n’est pas une question d’image. C’est purement pratique. « Eh oui, reprend-t-il amusé, contrairement aux idées reçues, au-delà de quelques étages, c’est assez rare de rencontrer un chat ou un pigeon. Et encore moins un bonhomme… » Cette prise de hauteur est une révélation. Les toits de Paris, en zinc, proposent un terrain de jeu idéal.

« Les toits du monde entier sont intéressants mais ceux de Paris sont uniques. C’est une vieille ville. Elle est globalement horizontale et d’un bout à l’autre de Paris, on n’est pas obligé de redescendre. C’est un parcours infini. C’est très rare de se retrouver dans une impasse. Dans les villes plus modernes, les gratte-ciels viennent vite interrompre une course. C’est autre chose.»

Expert de roof toping, Yoann Leroux se considère comme un explorateur ou un aventurier mais il est très conscient du danger et martèle sans cesse le même message de mise en garde auprès de ses émules ou des élèves de la French Freerun Academy. « Il est hors de question de monter sur les toits sans entraînement au sol. On n’a pas commencé nous-mêmes sur les toits. »

« On a appris, parfois dans le dur, complète Maxence de Schrooder. On ne tente pas un saut en hauteur avant d’avoir exploré toutes les façons de le rater au sol et de chuter. Il s’agit d’un véritable apprentissage. On a toujours au moins une ou deux façons de se rattraper d’avance. C’est un peu comme un chaton qui apprend à évoluer. C’est un facteur de risque à calculer. Et c’est un sport d’équipe dans le sens où on surveille constamment nos coéquipiers et on est prêt à leur venir en aide au moindre faux pas. C’est une philosophie qui rejoint celle des arts martiaux. Le risque zéro n’existe pas mais on est préparé ».