Gilles Blanchard & Pierre Commoy

Le mélange de la nature et de l’artifice fait naturellement jaillir des mains de ceux qui le travaille des visions à chaque fois uniques mêlant la beauté, la sensualité, mais aussi le mystère procuré par des êtres, des décors, des jardins vivants intégrés dans ces œuvres. Une végétation improbable, un ciel bleu acidulé servent à composer le paradis terrestre des iconiques Adam et Eve (1981). Le regard de ces derniers nous transporte dans ce lieu magique, jardin époustouflant, créé et mis en scène par un duo flamboyant, Pierre et Gilles.

Pénétrer dans le MuMa du Havre, Musée d’Art Moderne André Malraux, en compagnie de Pierre et Gilles… et de Toto, c’est parcourir l’itinéraire amoureux et expressif d’une œuvre à la fois sophistiquée et populaire composée d’une centaine de pièces allant des années 80 jusqu’à nos jours. C’est également le plaisir pour nous de vous emmener à la découverte d’un duo d’artistes, que vous les connaissiez, que vous les ayez aperçus ou que vous les découvriez au contact de la couverture de notre dernier numéro signée de notre couple d’artistes « immédiatement reconnaissables mais constamment insaisissables».

Plonger dans la grande halle d’entrée du MuMa et découvrir l’exposition Clair-Obscur, c’est parcourir l’univers scénarisé par Pierre et Gilles composé d’une série de cinq cabines de plage garnies d’accessoires et abritant du soleil une première série d’œuvres iconiques dont un autoportrait d’anniversaire. C’est naviguer au long cours dans une rétrospective traversant quarante années de créations et quarante années de vie commune dans leur ville de cœur : le Havre, ville de naissance de Gilles Blanchard et ville d’adoption pour Pierre Commoy né à la Roche-sur-Yon.

 Enfant du Havre où il aimait parcourir la ville reconstruite par Perret, regarder les bateaux accédant au Port dont le paquebot France, Gilles se fait très jeune élève à l’école des Beaux-arts du Havre alors qu’il n’a que quinze ans. « Le Havre, c’est toute mon enfance. J’avais des parents ouverts d’esprit avec lesquels nous sillonnions les expositions. Enfant d’une famille nombreuse, je me promenais beaucoup dans les rues du Havre, je parcourais les fêtes de quartier, le corso fleuri, et je passais beaucoup de temps au cinéma. Le Havre disposait de nombreux cinémas. » Et peut-être alors une rencontre avec les créations de Georges Méliès, réalisateur de films français et illusionniste.  « Je rentre donc à l’âge de quinze ans aux Beaux-Arts du Havre et en trois années je réalise mes cinq années d’études. Ce qui m’intéressait, c’était de parcourir la ville, réaliser des illustrations…. On se cherche naturellement à cet âge de la vie. Ensuite, j’ai pris la direction des Arts Déco de Paris. » nous confie Gilles. Pierre, lui, fait ses études de photographie à Genève et vient très jeune à Paris en 1972, seulement âgé de 22 ans, pour travailler pour Rock & Folk, Interview, Façade et Dépêche Mode. « Mon univers familial était celui des fêtes populaires, c’était bien. » C’est à la même époque que Gilles s’installe également à Paris et, outre sa collection de photomatons débutée très jeune, il réalise des collages et poursuit sa démarche de peinture. Une peinture très réaliste dans laquelle il recherchait une finesse précise. Exercice et désir de finesse que l’on retrouve aujourd’hui dans son approche peinture des photos.

 Parler de Pierre et Gilles, c’est conter l’histoire d’un couple d’artistes à la notoriété internationale célébrant la peinture et la photographie sans savoir laquelle des deux techniques domine l’autre. Il n’y a pas de couleurs de prédilection dans le travail de Pierre et Gilles malgré la profusion de teintes aux intensités multiples diffusées par les fleurs, les végétaux et les accessoires, les fonds qui illuminent l’œuvre. Il y a dans l’expression de ces œuvres, et dans leur mise en cadre, de l’intention et de l’émotion qui créent de la luminosité. «Dès que nous avons commencé à faire des décors, les fleurs sont arrivées, les couleurs… le bleu, le blanc, le rouge que nous utilisions un peu inconsciemment. L’usage du Bleu Blanc Rouge symbolise en réalité la fête, les fêtes dans la ville, le bal du 14 juillet, les corsos… ».  Chez Pierre et Gilles, le cadre et les fonds ne font pas oublier le modèle. A l’inverse, le modèle est toujours une source d’inspiration pour le duo, et qu’il s’agisse d’une célébrité ou d’un inconnu, la personne atteint le rang d’icône.

 

Pierre prend la photo tandis que Gilles la retouche et la peint.

Rétrospective faisant, l’année 1976 est le début de cette amoureuse et artistique collaboration, fruit d’une rencontre dans une soirée chez Kenzo. Très rapidement les projets se construisent : une série de photos d’amis grimaçants, un peu pâlichonne, pas très réussie comme le confie Pierre, et Gilles décide de les rehausser à la peinture. A partir de là, une composition naturelle des rôles s’organise : Pierre est le photographe, Gilles le peintre. La technique du couple est désormais bien connue et immuable. Et c’est ainsi que se déroule cette exposition, une succession d’envies à deux, de moments partagés à deux. La signature de Pierre et Gilles associant un cœur a tout son sens. Il signifie à la fois le lien unique entre eux et l’amour pour les autres. Pierre et Gilles nous guident dans tous les moments de leur vie, instant de bonheur et instant de malheur : les rencontres, les amis, l’Inde, le sacré,  la vie, la mort,  le sida, les revendications. 

Tableau vivant de connu et d’inconnu 

Pierre et Gilles trouvent leur source d’inspiration dans une imagerie populaire connue de tous. Ils détournent les genres avec l’envie de brouiller les frontières du quotidien et de l’extraordinaire, entretenant tout particulièrement avec la religion un rapport respectueux et décomplexé.

La figure humaine est chez eux le sujet constant. Homme ou femme, connu ou inconnu, ami, « il faut prendre du temps avec les personnes que l’on photographie, qui vont être modèle, prendre le temps de les connaître », comme aime le souligner Pierre. Le sujet est célébré par la lumière. Dans leurs œuvres, la lumière surgit et irradie le personnage. Elle vient du cœur de l’œuvre avec des rayons traversants. Elle peut prendre forme dans une guirlande ou dans un point lumineux intense, comme un soleil, mais d’où que vienne cette lumière, elle éclaire toujours la figure humaine. Le tableau vivant composé par Pierre et Gilles s’éclaire aussi, parfois, de teintes plus sombres, d’un fond flou représentant le Havre comme dans la Vierge et l’Enfant (2009).  La composante du ciel est un élément majeur de l’art de Pierre et Gilles : « les ciels du Havre sont fantastiques… même la nuit, c’est magique», nous confient-ils. « Quand j’étais petit je regardais Deauville qui me faisait rêver avec toutes ces lumières », raconte Gilles. Ce travail de mise en scène très poussé ne fait pas oublier les modèles et s’articule comme des cadres successifs dans lesquels viennent s’intégrer la figure humaine qu’ils iconisent. Les visages deviennent lisses. Les yeux sont « fardés » avec sophistication et deviennent envoûtants, point de fixation et d’émotion de l’œuvre. S’ajoutent les humeurs propres à chaque œuvre et la présence de sang et de larmes. Des larmes de douleur ou de bonheur comme aime à le dire Pierre : « c’est beau des larmes ». Petites ou grandes, on trouve toujours une brillance dans le coin des yeux peints par Gilles.  

Dire des œuvres de Pierre et Gilles qu’il s’agit de « tableaux vivants » revêt dans notre propos l’illustration de notre ressenti, de nos émotions, pas une réflexion sur l’histoire de l’Art. La discussion qui a été la nôtre avec Pierre et Gilles révèle la force de la relation au modèle. Toute l’attention est portée au modèle, il ne vit pas dans ou de son décor, il le fait vivre. C’est lui le déclencheur de ce qui l’entoure. Alors oui, les muses de Pierre et Gilles se définissent naturellement comme beaux, musclés, puissants, virils pour les hommes et sexy et langoureuses pour les femmes. C’est certainement pour cela, que je suis resté figé d’émotion devant le tableau mettant en scène Sylvie Vartan que je « n’iconisais » pas dans mon imaginaire.  La relation de Pierre et Gilles au monde des stars s’illustre en réalité par l’expression qu’ils donnent à celles-ci. Ils créent une beauté idéale et populaire, une beauté aimée de tous et de toutes.  

Havrais nous sommes… 

C’est donc dans leur résidence-atelier du Pré-Saint-Gervais qu’ils font venir celles et ceux qui deviennent les sujets de leurs tableaux. C’est dans cette résidence-atelier qu’ils ont aménagé un studio photo et un atelier de peinture. L’autre lieu de vie de Pierre et Gilles, c’est le Havre. Il est d’ailleurs surprenant de voir des personnes dans le restaurant du MuMa venir vers Gilles pour lui dire avoir retrouvé des photos d’enfance, ou à la sortie du musée une dame s’approcher en disant je suis la sœur de…, probablement une connaissance d’enfance de Gilles : « Lors de l’exposition, j’ai retrouvé une personne d’enfance puis d’autres. Ils connaissent Pierre et Gilles mais ils n’avaient pas forcément imaginé que c’était moi. »

Si Gilles est fier d’être Havrais de naissance et Pierre d’adoption, tout autant, l’attitude des Havrais est réciproque. Alors, oui, dans le port du Havre se croisent des marins iconiques, les plus beaux d’entre eux se nichent dans les œuvres de Pierre et Gilles et à eux de nous confier être en projet avec un Havrais « et bientôt un Havrais mis en scène… ».

 « La ville du Havre et le Maire, maintenant premier Ministre, ouvrait les 500 ans avec notre exposition, pour nous c’est formidable. Les gens étaient contents, c’est important. »

Au fil du Petit Bal et de Vive La Marine, de L’Ange Bleu et du Marin Fantôme, de La Sirène et le Marin, de Vénus Marine et des Amoureux, dans Le Port du Havre et dans Un Autre Marin, Pierre et Gilles nous entraînent dans un univers iconique bercé de souvenirs et d’images actuelles du port du Havre, du paquebot France, des bars à matelots, de St Joseph, de la vue sur la mer et les couchers du soleil vus de Sainte-Adresse, tout cela bercé par la magique lumière de l’estuaire de la Seine. L’occasion également d’une mise en scène de l’exposition propre au Havre avec les cabines en entrée et une sélection par notre duo d’une trentaine d’œuvres puisées dans la collection du musée : Monet, Boudin, Pissarro font partie de l’exposition.

Le regard Clair-Obscur offert par le MUMA du Havre, Musée d’Art Moderne André Malraux, trace l’itinéraire amoureux et expressif d’un duo à l’œuvre à la fois sophistiqué et populaire. Quel plaisir fut le nôtre de rencontrer Pierre et Gilles. Nous voulions vous communiquer la tonalité toujours émotive que nos deux marins font scintiller au travers d’êtres connus et inconnus. Nous vous invitons naturellement à découvrir cet univers d’œuvres florissant d’émotions, souligné d’un cœur en guise de signature, et d’un bouquet de fleurs à la main pour célébrer Le Mariage Pour Tous dans un mode autoportrait qu’ils affectionnent particulièrement, nous aussi.