Jardinier de l’évolution

Tour à tour ingénieur horticole, paysagiste, écrivain, jardinier, enseignant en écoles du paysage ou au Collège de France, Gilles Clément livre, délivre, partage avec générosité sa riche expérience du monde vivant et végétal avec qui veut l’apprendre. La rédaction de L’audacieux magazine a eu le plaisir de rencontrer ce grand penseur de notre environnement en amont du 30ème anniversaire des Jardins de l’Abbaye de Valloires qu’il a dessinés. Nous vous proposons de découvrir la genèse de ce jardin public et botanique créé par Gilles Clément, mais aussi les pensées, les recherches qui animent son activité de créateur d’espaces publics et privés, de parcs et de jardins, sa démarche de jardinier.

« J’ai construit ce projet en deux ensembles, le premier respectant l’écriture du bâtiment dans son architecture classique et le second en contre-pied à cette rigueur dans les espaces qui ne sont pas dans sa perspective. (…) Il fallait que je case la collection de végétaux, c’est pour cela que j’ai proposé une classification que j’ai inventée librement. Les différentes îles végétales du jardin ont ainsi des caractères esthétiques inattendus… L’île des ronces douces, l’île aux papillons, l’île des épineuses. C’est assez amusant à construire. »

Genèse d’un jardin botanique

L’histoire entre les Jardins de l’abbaye de Valloires et Gilles Clément résulte d’une heureuse rencontre avec Jean-Louis Cousin, dans les années 80. Ce pépiniériste de la région décide de confier au soin du syndicat mixte de la Baie de Somme son immense collection d’arbustes à fleurs, d’arbrisseaux d’Asie et d’Amérique du Nord pour la plupart, qu’il a acclimatés au terroir picard. Gilles Clément, toujours en quête d’essences et de variétés rares pour son propre jardin dans la Creuse ou pour ses projets de paysagiste, vient donc pour la première fois en Picardie pour se sourcer en spécimens rares. De fil en aiguille, ou plus justement de graines en semis, Jean-Louis Cousin et Gilles Clément échangent leurs idées et partagent leur amour de la botanique. Le projet de commande publique pour dessiner les jardins de l’Abbaye de Valloires se présente, c’est finalement Gilles Clément qui est sollicité pour valoriser les huit hectares de parc de cette ancienne abbaye cistercienne avec l’intégration au projet de l’étonnante collection botanique de Jean-Louis Cousin.

L’intérêt des huit jardins qui constituent le parc, outre leur richesse végétale, tient à leur conception même. Les plantes et arbustes y sont classés selon leurs caractéristiques décoratives (classification phénotypique) et non parce qu’ils appartiennent à la même famille (classification systématique), comme dans les traditionnels jardins botaniques. Ce sont les caractères esthétiques des végétaux qui forment les différents îlots du parc qui se répartissent en deux grands ensembles.

Le premier dans le prolongement du bâtiment, respectant son architecture classique, est organisé selon les codes du jardin à la française. Il s’y trouve la roseraie. Sa particularité relève des variétés sélectionnées pour leur rareté, leurs couleurs, toutes dans la gamme des pastels, et dans l’accord avec des plantes vivaces. Dans cette roseraie, alternent des carrés de légumes, rappelant le potager originel du lieu, et des carrés de rosiers. Y succèdent les allées du Jardin Régulier, puis le Cloître Végétal. Ici Gilles Clément a imaginé insérer « l’index de la collection », dans chaque carré figurent des plantes représentatives et introductives à la lecture globale du jardin.
Ce cloître aux proportions identiques à celui du cœur de l’abbaye est proposé comme un « négatif » du cloître originel qu’elle porte en son sein. Ce premier ensemble présente un jeu global de perspectives créées pour mettre en valeur l’architecture du bâtiment classé aux monuments historiques.

Le deuxième ensemble imaginé par Gilles Clément est séparé du jardin à la française par un talus rythmé transversalement par des haies constituant une sorte de marche géante pour y accéder, puis d’une allée de cerisiers.
Cette partie libre, en contrepied du jardin en perspective à l’architecture géométrique, est constituée d’îles situées dans la mer d’une vaste prairie pentue se terminant sur un bois : le jardin des îles. A l’ouest de ce jardin, se situent le jardin des cinq sens et le jardin de l’évolution en hommage au chevalier Jean-Baptiste de Lamarck né dans la Somme en 1744. Grand savant des sciences naturelles au sens large, inventeur de la météorologie, inventeur de noms pour les nuages, il fut le premier évolutionniste de son temps. Son travail, peu connu, a pourtant ouvert la voie à Darwin.
« J’ai aimé créer ce jardin en forme de spirale pour exprimer la théorie de l’évolution. Elle aboutit à trois chambres reprenant les grands concepts inventés par Lamarck : la biologie évoquée par la diversité, la météorologie exprimée par la réflexion des nuages sur une pierre bleue du Hainaut polie et l’hydrogéologie suggérée par de l’érosion minérale. »
Si Gilles Clément évoque le personnage de Lamarck et le jardin qu’il a créé en son hommage avec un intérêt appuyé, c’est peut-être parce que, comme Lamarck, il est lui aussi un homme de science, un savant, un évolutionniste créatif et penseur dans son domaine d’expertise : l’évolution des espèces botaniques au fil du temps, l’environnement des hommes, et la réflexion sur leur capacité commune à évoluer et prospérer en harmonie.

Jardinier évolutionniste

Dans l’esprit des grands penseurs des Lumières, Gilles Clément nourrit ses réflexions et ses enseignements tant de ses études scientifiques et théoriques que de ses observations et de ses expérimentations de terrain. Ingénieur et botaniste, il l’est certainement, tout autant qu’il est un patient jardinier. Son premier laboratoire est le jardin qui entoure sa maison dans la Creuse. C’est de là qu’ont germé et poussent toujours ses pensées.

Le Jardin en Mouvement, d’abord, est une idée issue de sa pratique et de ses expériences dans son propre jardin. Le jardin en Mouvement s’inspire de la friche, cet espace laissé au libre développement des espèces qui s’y installent. Dans ce type d’espace, les énergies en présence – croissances, luttes, déplacements, échanges – ne rencontrent pas les obstacles ordinairement dressés pour contraindre la nature à la géométrie, à la propreté ou à tout autre principe traditionnel privilégiant l’aspect. Le jardinier observe ces énergies, tente de les infléchir pour les tourner à son meilleur usage sans en altérer la richesse. « Faire le plus possible avec, le moins possible contre » résume la position du jardinier du Jardin en Mouvement. Position que Gilles Clément adopte dans la partie de prairie du Jardin des îles de Valloires. Ici les espèces prolifèrent et, au fil de leur évolution, le jardinier redessine chaque saison de nouveaux chemins, de nouvelles trajectoires pour leur permettre autant qu’au visiteur d’en tirer le meilleur profit. Gilles Clément a aussi largement expérimenté cette idée dans la création du Parc André Citroën. Dans cette dynamique de gestion, l’une des manifestations les plus remarquables vient du déplacement physique des espèces sur le terrain. Ce déplacement rapide concerne les espèces herbacées à cycle court (coquelicots, bleuets, nielles, nigelles, digitales, molènes, résédas, etc.) qui disparaissent sitôt leurs graines formées. Elles réapparaissent à la faveur des accidents du terrain, comme les sols retournés, partout où les graines disséminées par le vent, les animaux et les humains, parviennent à germer. Des fleurs pouvant ainsi germer dans une allée mettent le jardinier devant le choix de conserver le passage ou conserver les fleurs. Le jardinier doit alors observer plus et jardiner moins. À mieux connaître les espèces et leurs comportements, il peut mieux exploiter leurs capacités naturelles, sans dépense excessive “d’énergie contraire” et de temps.
Le Jardin en Mouvement tire son nom du mouvement physique des espèces végétales sur le terrain, que le jardinier interprète à sa guise.

De cette première théorie, issue de son expérience personnelle et développée depuis dans de nombreux projets, Gilles Clément a acquis une vision plus large, plus macroscopique, du rôle du jardinier, l’Homme, dans son Jardin Planétaire. Cette vision politique d’écologie humaniste mérite plus que ces quelques lignes pour être relatée, c’est pourquoi nous vous invitons à vous rendre sur le site de Gilles Clément, gillesclement.com, si le sujet vous intéresse autant qu’il nous a passionné. Ce que nous retiendrons de notre rencontre avec ce grand sage, c’est la simplicité et la bienveillance de l’homme, c’est la patience et la transmission du savoir de l’enseignant. Qui sait ? Peut-être ce jardinier du Jardin en Mouvement nous observe-t-il pousser, sans dépense excessive de temps et d’énergie contraire, avec pour dessein de doucement nous infléchir pour nous voir prospérer ?