Le vol du philosophe

Du rêve à la puissance, l’avion génère de la curiosité, du doute, des frissons et toujours beaucoup de passions pour celles et ceux qui s’y consacrent. Entre Icare ou la délivrance de la pesanteur et le désir de contrôler un ciel, s’envolant au plus haut pour se dépêcher de redescendre au plus près des pâquerettes dans un cadre virtuel, l’avionneur voltigeur garde les pieds sur terre pendant son vol d’acrobate.

L’avion n’est en rien un moyen de transport chez notre audacieux aviateur, c’est avant tout un objet de réflexion pour celui qui a découvert la discipline à la veille de ses 40 ans par le heureux hasard d’un baptême de l’air…

Un avion fait rêver.

Les avions de notre audacieux avionneur sont, tout autant que son apprentissage, le fruit d’un long travail qui fait que la machine épouse l’homme puisqu’elle est entièrement le fruit de son travail. Sous les yeux éberlués des enfants comme des plus grands, un avion fait rêver. Ceux d’Hervé Ribet interrogent, subjuguent tant ils sont différents l’un de l’autre, placés les uns à coté des autres dans ce hangar de l’aéroport de Méaulte, siège historique de l’usine Aéroplane d’Henry Potez, ancien associé de Marcel Dassault. Quand la porte de ce garage à avions s’ouvre, un peu comme un coffre à jouets grandeur nature, on découvre en ligne de mire une longue piste d’atterrissage accueillant les avions plus sophistiqués, les plus lourds comme le Beluga. C’est à cet instant que l’on visualise les petits avions d’Hervé, petits par leurs tailles mais grands par leur histoire et leur intensité, en comparaison des mastodontes de l’aviation actuelle, bardés de composite, d’électronique rendant presque virtuel ces avions des temps modernes comparés aux trois bébés d’Hervé.

Avant de devenir pilote passionné passionnant, Hervé Ribet, chef d’entreprise d’une société dans le bâtiment au nom prédestiné Hors Sol, découvre l’aviation amateur à l’âge de 39 ans dans le cadre d’un baptême de l’air en pendulaire.  A peine descendu, il décide de voler quelques années durant en pendulaire : « Je m’embêtais un peu en vol pendulaire. C’est sympa, mais ca ne va pas vite, on s’ennuie… le pendulaire, je le mettais un peu dans tous les sens… j’ai donc décidé de faire de la voltige ».  Rien que cela… autant dire que notre audacieux pilote décide de faire le grand saut dans les pratiques « amateurs » de l’aviation. Après un passage en avion école biplace à l’aérodrome d’Amiens, Hervé découvre avec émotion la voltige dans un monoplace, seul, « un autre monde » nous confie-t-il : « Lors de mon premier vol avec cet avion de voltige, j’ai mis 25 minutes pour poser les roues sur la piste. Aujourd’hui, j’atteins des vitesses et des sensations impressionnantes dans le kilomètre cube attribué à la voltige. »

« Un avion n’est pas compliqué en soi »

Une fois sorti du cube dans lequel un avion de voltige peut virevolter, la passion d’Hervé le pousse à poursuivre ses rencontres avec de nouveaux avions. « Je n’envisage pas forcément construire un nouvel avion de A à Z, mais découvrir d’autres engins porteurs d’histoires, d’aventures, de les restaurer et de les mettre en vol ».

« Une histoire de hasard » nous dit-il. Feuilletant un magazine présentant les plans des avions du monde et sous le charme d’un biplan des années 20 et de son plan anglais, il s’aventure dans la construction de son avion ! « Un avion n’est pas compliqué en soi. Ce sont des baguettes en bois collées d’une certaine façon et l’on tend une toile autour, tout simplement ».

« Je me lance donc dans la construction de ce biplan. Dix années de travail, trois heures par jour, dans le garage, samedi, dimanche compris. Tout a été fait à la main, pas une pièce n’a été achetée. Tous les éléments ont été pliés, percés, fixés, limés, peints par mes mains… 5000 heures de travail au total »

Une fois construit, ce petit biplan épinglé d’un superbe moteur en étoile s’offre ses premiers vols, mais déjà d’autres envies de rencontres frémissent dans l’esprit d’Hervé. « J’ai construit cet avion, j’ai volé un petit peu avec, il est passé sur le toit au décollage, une aile cassée, rien de grave…et entre temps, j’ai croisé un monoplace de voltige au sein d’un réseau de constructeurs amateurs. En quelques mots, quelques instants, quelques déplacements, quelques connaissances, quelques discussions avec ces amateurs, je me lance dans l’aventure de ce monoplace de voltige. Un moteur de 200 cv, une hélice à pas variable trouvée au Canada … et c’est reparti.»

« Voltiger, c’est apprendre à se connaître »

« Certains jours, ont fait le tour de l’avion et on rentre chez soi. D’autres jours, confiant, on y va. L’effort du vol de voltige est essentiellement physiologique. En positif, le sang est dans les pieds. En négatif, il est dans la tête ! Logique ! L’essentiel est d’avoir ses repères extérieurs et de savoir anticiper. »

La démarche de notre audacieux n’est pas qu’une curiosité mécanique ou sportive. C’est surtout une histoire de vie. Une rencontre à la quarantaine avec de nouvelles machines, de nouvelles amoureuses… une passion partagée avec un ancien mécano pilote des usines Potez, Pierre Lavoisier, qui a accompagné Hervé tout a long de son périple de constructeur aéronautique amateur.

Le troisième bébé d’Hervé est un avion Auster dans l’esprit du Piper d’Indiana Jones. Un avion 3 places, originaire de Guinée Bissao pour faire simple, simple comme une rencontre. Comme pour les autres, cet avion est avant tout une rencontre et une nouvelle aventure pour Hervé… avec le plaisir de dire à son épouse en rentrant à la maison : « j’ai acheté un avion ». Hervé nous confie un certain narcissisme à vouloir et à pouvoir construire son avion et ainsi posséder des machines qui n’existent qu’en deux ou trois exemplaires dans le monde.  « L’aviation oblige à être humble. L’erreur est vite porteuse de conséquences avec une remise en question permanente ».

Une rencontre avec Spinoza.

L’histoire de vie d’Hervé est comparable au caractère rebelle de ses avions. Un biplan Flitzer Type R des années 20 côtoyant un avion de voltige unique accompagné d’un Auster victorieux de quelques aventures humaines. Après s’être aventuré très jeune à traverser l’Afrique puis l’Amérique du Sud en stop – aller et retour – Hervé nous confie avoir eu du mal à reprendre pied dans le monde réel. L’aventure passée, Hervé est de retour en France avec l’idée d’étudier la philosophie, fort de ses aventures humaines en stop sur deux continents et d’une formation initiale soldée par un bac D’ qui ne lui avait pas provoqué de plaisir. Une nouvelle rencontre s’offre à Hervé. Une rencontre avec Spinoza et l’aventure d’une thèse de doctorat. « J’ai toujours mon Spinoza sur la table de nuit ». Tout au long de mon aventure, j’ai rencontré des jeunes et moins jeunes avec des envies, des carrières : de jeunes pilotes amateurs devenus pilote d’A380. » « Tout est arrivé dans ma vie quand il fallait ». Hervé est heureux de cette vie. Heureux de ses rencontres. Heureux de ses aventures. « Heureux de ne pas avoir une vie rétrécie » pour reprendre sa formule. Une vie ouverte sur le ciel, de haut en bas en phase voltige, une vie ouverte sur l’horizon quand il change d’appareil. Les passions, chez Spinoza, résultent de l’action des modes extérieurs sur nous. «J’aime le coté rebelle de Spinoza, un homme de convictions. Il a refusé tous les postes d’honneur, les compromis. Une philosophie de la liberté. Une audace empreinte d’indépendance, de liberté. Une philosophie de plaisir. »

Si la philosophie d’Hervé est celle de Spinoza, seule la joie vaut. La passion triste est toujours impuissance. L’ennui est que nous sommes d’abord ignorants. Chez Hervé, l’ignorance n’a pas de place et sa passion volante n’a de sens que de faire en sorte que le plus grand nombre des passions soient joyeuses.