Ferrières : un lieu, deux histoires

Il est des lieux créés par des hommes riches et puissants, aux titres et à la fortune d’un autre temps, pour la simple expression de leur distraction. C’est le cas du Château de Ferrières-en-Brie à quelques encablures de Paris. Quand un entrepreneur de talent le découvre dans un état proche de l’abandon, que pensez-vous qu’il fit ? C’est ce que nous avons découvert en allant à la rencontre de Khalil Kalter.

Khalil Khater est né au Liban dans une famille chrétienne et modeste. Pendant la guerre du Liban, il obtient avec son frère une bourse pour poursuivre ses études en France. Après le lycée à Toulouse, un doctorat en Économie et Sciences-Politiques à Paris, il débute sa carrière professionnelle dans son pays d’adoption qu’il considère avec reconnaissance, puisqu’il lui a permis d’accéder à l’excellence d’une formation qu’il n’aurait pas pu avoir dans son Liban d’origine. Il travaille d’abord pour le groupe Indosuez, puis pour le groupe hôtelier Holiday Inn dans lequel Khalil Khater prend la direction de l’établissement de Marne-La-Vallée en 1994. Très vite, il créée ses propres entreprises : une première acquisition d’un petit hôtel de 25 chambres à Ferrières-en-Brie et conjointement une entreprise de nettoyage, faute de trouver un service à la hauteur de l’exigence de qualité inhérent à sa conception de l’activité hôtelière. En 20 ans, Khalil Khater a bâti son royaume sur les solides fondations de la rigueur et de l’exigence. Son groupe Accelis compte aujourd’hui près de 2500 salariés, pèse 80 millions d’euros de chiffre d’affaires et couvre de nombreux domaines d’activités liés à la restauration, à l’hôtellerie de luxe et à la promotion immobilière indispensable à cette dernière. C’est, dès l’installation de ses entreprises dans le tissu économique local, que Khalil Khater découvre le Domaine de Ferrières et sa prépondérance dans l’histoire de la commune depuis sa création au XIXe par les Rothschild.

La vision du luxe à la Française d’hier et d’aujourd’hui

Le baron James de Rothschild fait construire ce domaine par l’architecte et paysagiste Joseph Paxton. Inauguré par Napoléon III en 1862, il passe pour être le plus luxueux construit au XIXe siècle, comme en témoignent son escalier d’honneur, réplique de celui du Chrystal Palace de l’exposition universelle de 1851 à Londres ou son immense salon d’honneur. Le bâtiment, aux façades néo-Renaissance et à la fastueuse décoration d’intérieur, abrite dans ses appartements 28 suites équipées dès l’origine du confort moderne, chauffage central, eau chaude… la bâtisse trône dans un parc à l’anglaise de 125 hectares. La vie du domaine rythme alors celle du village. Quand la famille et sa dizaine d‘invités y viennent ponctuellement en période de chasse, quelque 250 personnes y sont mobilisées toute l’année durant, des fermes à l’entretien du parc, de l’intendance au service. Ce lieu créé par les Rothschild voit défiler les plus grands artistes, les chefs d’états, comme Picasso ou le couple Pompidou. Les suites du château en ont conservé les noms. Cette histoire fait partie de la mémoire collective et privée des habitants de Ferrières, qui, pour bon nombre, ont un aïeul ayant été attaché au passé de ce domaine et aux maîtres des lieux, les Rothschild. Les descendants du baron James le lèguent à la chancellerie des Universités de Paris qui aliène le bien en 2012. Il est rétrocédé aux ayant-droits de la famille qui le cèdent à leur tour à la commune de Ferrières. C’est à ce moment que nait dans l’esprit de Khalil Khater l’idée de redonner au domaine son lustre d’origine en l’utilisant comme lieu voué aux savoir-faire de la gastronomie et de l’accueil de luxe « à la française ». L’entrepreneur imagine en faire une école d’excellence made in France. Il investit ses compétences de chef d’entreprise, mobilise les énergies et les réseaux afin de monter son projet en un temps record.

Un écosystème unique, un lieu d’excellence pour prestige

L’entrepreneur prend un an et demi pour préparer son projet avec ce qu’il nomme son « comité de réflexion » composé d’amis, de soutiens et d’experts en matière d’enseignement supérieur. L’étude de marché consolide son intuition en révélant que les étudiants français représentent près d’un tiers des effectifs des grandes écoles suisses. La demande existe, il faut donc concevoir une offre qui comporte le degré d’excellence des écoles voisines tout en ayant la possibilité d’y adjoindre une approche innovante puisque tout est à créer. « C’est ainsi que le lieu a rejoint l’idée. Quand je suis face à ce genre d’opportunité, je n’hésite pas. C’était presque trop beau qu’une idée comme celle-ci n’ait pas encore été mise en œuvre par quelqu’un d’autre avant moi. » nous confie Khalil Khater.

Après un an et demi de phase d’étude, le projet qui comprend une réfection complète du domaine classé aux Monuments Historiques depuis 2000 est présenté à l’équipe municipale qui l’accepte.

« J’ai absolument voulu que l’on conserve le nom de Ferrières, en gage de reconnaissance de son l’histoire et en espérant qu’un jour les étudiants disent « J’ai fait Ferrières. » comme d’autres diraient : « J’ai fait Lausanne ».

« Ce fut très difficile de convaincre les banquiers de financer cette école, bien plus que de les convaincre d’investir dans l’achat d’une nouvelle entreprise. Pour la simple raison qu’ils n’avaient pas de référents sur lesquels s’appuyer pour évaluer le risque et envisager ce projet dans ses perspectives de rentabilité… Qu’est-ce qui fait le succès d’une école ? C’est l’excellence : de son enseignement, des moyens qu’elle met au service de ses étudiants et enfin de ses étudiants. Nous proposions un modèle « à l’anglo-saxonne » assez lointain du monde de l’enseignement français. Quand on me parle des frais de scolarité, je réponds qu’il s’agit de frais d’investissement.»

Pour contrebalancer le risque lié aux quelques années nécessaires à une école pour se créer une renommée par la qualité de son enseignement, l’entrepreneur imagine l’écosystème à la fois propice à la formation des étudiants et à la viabilité financière du projet. Cette école est intégralement financée par des fonds d’investisseurs privés, qui se sont élevés à hauteur de 15 millions d’euros et pourraient atteindre les 40 millions dans les années qui viennent.

Khalil Kather, comme dans sa démarche de chef d’entreprise, investit et s’entoure des meilleurs contributeurs, enseignants et professionnels, afin de consolider dans les meilleurs délais la réputation de son établissement. Il n’hésite pas à donner lui-même le change aux étudiants et stagiaires dans ses domaines de compétences.

L’enseignement au Domaine de Ferrières couvre tous les métiers de l’hôtellerie de luxe, de la restauration et prends de nombreuses formes afin de toucher le cercle le plus large de public. En fer de lance, il y a l’école qui prépare au Bachelor et au Master, où les futurs cadres d’hôtellerie apprennent l’humilité et l’exigence du métier, en passant par une approche systématique de toutes les tâches dont l’excellence de réalisation dépend la renommée globale d’un établissement prestigieux. Il y a ensuite les ateliers destinés aux professionnels de la restauration, cuisiniers, pâtissiers désirant se former sur des temps courts, mais aussi du coaching et du consulting made in Ferrières destiné à l’accompagnement des entreprises du secteur !

Ces approches transversales participent aux objectifs de développement du Groupe Accelis que nous livrent Khalil Khater. Avec l’ouverture prochaine du Paxton Resort & Spa Barcelone sur le modèle de son établissement pilote situé à Ferrières, le groupe œuvre à augmenter son savoir-faire et à développer une chaine d’hôtels de luxe, 4 étoiles, 5 étoiles et Palace « Paxton » en clin d’œil à l’architecte britannique du château qui était une sorte de génie complet de l’époque industrielle, « self made man incarnant à la perfection l’esprit du temps : paysagiste et spécialiste des jardins à l’origine, il unit le goût de la nature et le sens des affaires, la publicité et les capacités techniques, l’art et l’industrie » selon François Bédarida. Un portrait qui n’est pas très lointain de celui que l’on peut dresser de Kalhil Kater quant à sa capacité à unir son goût pour les domaines du luxe et le sens des affaires, le marketing et l’excellence des prestations, l’école et l’univers professionnel.

C’est dans cette dynamique que voient le jour Le Baron et Le Chai, respectivement restaurant gastronomique et bistrot gourmet, tous deux menés par le chef Patrick Juhel, Meilleur Ouvrier de France 2000. Les cuisines des deux établissements proposent aussi un service traiteur sous le nom Antonin C. La grande salle d’honneur du Château peut être privatisée pour l’organisation de soirées privées ou de réunions d’entreprises.

L’ouverture du Domaine sur un public exigeant offre aux étudiants une approche pratique en situation réelle. L’excellence de la formation de ces étudiants mise en valeur en situation contribue au rayonnement et à la notoriété de l’école. Un cercle vertueux est ainsi créé.

« Je veux vraiment qu’il y ait quelque chose de très positif qui se mette en place et qui profite tant aux étudiants qu’à l’entreprise ».

Khalil Khalter a imaginé Ferrières selon la même approche systémique qu’il a construit son groupe en forme d’écosystème aux activités transversales et connexes dans lequel bien évidemment le projet s’intègre avec fluidité. Il relève aujourd’hui le pari de transformer ce vieux Domaine de Ferrière, créé par de rares privilégiés pour lesquels toute une communauté travaillait, à l’image de nos anciens seigneurs féodaux en un univers, certes toujours voué au luxe, mais dans une dynamique d’échanges entrepreneuriaux ouverts à tous les acteurs et à tous les aspects de ce grand savoir-faire à la française en pleine phase d’ouverture et de transformation !