Passeurs, passion, spiritualité

Il y a des histoires de vies comme des histoires familiales dont le fil conducteur est une passion, un art. Cet art moteur devient un art de vivre qui se transmet de grand-père en petits-enfants, de père en fils, de mère en filles… c’est ce que nous avons découvert chez les Leroy-Moubarack : de Léonce, l’arrière-grand-père d’Anthony à Sofia la petite dernière âgée de deux ans, la musique passe, comme un sensible et pourtant solide témoin traversant le temps, l’espace et les individus. « L’amour de la musique mène toujours à la musique de l’amour… » disait le poète Prévert dans Choses et autres. Cette déclaration pourrait introduire l’histoire d’Anthony et Sandra à la ville et à la scène. Retourner cette sentence donnerait « La musique de l’amour mène toujours à l’amour de la musique. » et pourrait introduire leur duo à la scène et à la ville. Transmission dans un sens et dans l’autre de l’histoire famille et musicale de Sandra Moubarack et Anthony Leroy.

La musique de l’amour

« Le hasard a fait que nous étions chez la même nourrisse. Ayant un an d’écart, nous nous sommes côtoyés très jeunes au conservatoire, sans être dans les mêmes classes, n’étant pas des amis lorsque nous étions enfants, nous savions cependant que l’autre était là, grandissant en parallèle dans ce même environnement musical. Et puis nous sommes tombés amoureux quand nous avions 16 et 17 ans, et c’est de cet amour qu’est né notre duo musical » nous révèle Anthony.

  1. Anthony a besoin d’un accompagnement au piano pour une épreuve de concours. Sandra s’investit naturellement auprès d’Anthony pour travailler avec lui la Sonate de Debussy. Au moment de jouer sur scène, à Lausanne, avec la pression et les émotions intenses suscitées par l’enjeux de la performance, le stress de la compétition, Sandra nous livre : « Il y a clairement eu entre nous un deuxième coup de foudre ».

« Ce qu’on vit sur scène est juste une expérience de partage exceptionnelle. » surenchérit Anthony. « On a trouvé comme un chemin, un langage secret. Quand on joue ensemble, on communie et c’est une sensation que je ne retrouve pas quand je joue avec les autres » ajoute Sandra. « C’est une force, une connexion qui se transmet par la communion musicale. Certains musiciens de Jazz la retrouvent lors de Jam-sessions, mais c’est plutôt rare. Nous avons une chance incroyable d’éprouver cela lorsque nous jouons, Sandra et moi. » rétorque Anthony.

Cette expérience de partage, d’émotion se transmet au spectateur… elle m’a submergé aux premières notes de leur duo quand j’ai eu le privilège de les écouter pour la première fois sur la scène du Palau de la Musica à Barcelone, le printemps dernier. C’était lors d’un concert exceptionnel organisé par Musique en Utopia sur invitation du gouvernement Catalan en hommage à Camil Campanya, poète Catalan et légionnaire pendant la première Guerre Mondiale. La virtuosité d’Anthony au violoncelle, celle de Sandra au piano ou au chant lyrique, qu’elle travaille depuis seulement deux ans, est sublimé par la communion de l’un avec l’autre lorsqu’ils s’accompagnent mutuellement. Le couple partage quotidiennement avec leurs quatre enfants ce goût pour la communion musicale.

La musique au quotidien

« La première lecture de la partition est différente pour chaque interprète, elle crée un premier écho propre à chaque individu… c’est comme pour les couleurs, chacun a sa propre perception. Les couleurs sont comme les sentiments. La lecture d’une partition passe par le filtre de notre intuition personnelle et par celui du niveau de notre approche théorique, de tout ce qui constitue notre personnalité. La technique reste de l’ordre de l’abstrait, elle est toujours remise en cause par la musique que tu veux faire. Cette musique solutionne aussi les problèmes techniques que tu rencontres, les deux sont indissociables. » nous explique Sandra, « … et nous voulons que nos enfants aient les bases nécessaires s’ils veulent créer, devenir musiciens. Nous les équipons d’outils pour remplir leur sac à dos. Ils s’en serviront, ou pas, au gré de leur évolution. (…) La musique est un élément fondamental et structurant de notre famille. »

Anthony et Sandra « connectent au quotidien » avec leurs enfants. Maxence, 11 ans, joue du violoncelle comme son père et avec son père. Elisa 8 ans et Valentine 6 ans, jouent du violon et de la clarinette avec leur mère. Reste Sofia, la petite dernière qui n’a pas encore adopté d’instrument mais qui présente déjà un intérêt certain pour les vocalises. « Il faut qu’il y ait une alchimie entre l’enfant et son instrument. Étant l’un et l’autre musicien, il nous a été facile d’orienter nos enfants vers les leurs. » Il y a une dynamique familiale qui se met en place, Maxence et Elisa, les ainés, commencent à jouer ensemble, comme ils nous en ont fait la démonstration le jour de notre rencontre. Anthony a commencé la composition d’un « hymne » familial, dansant, destiné à être joué par toute la famille.

L’amour de la musique

L’arrière-grand-père d’Anthony, Léonce Leroy, maître d’école à Nesles, était compositeur autodidacte de pièces pour violoncelle dont il était passionné. Il dirigeait aussi l’harmonie du village. C’est lui qui a appris les bases de la musique au père d’Anthony : Dominique. Un homme qui a voué et voue toujours sa vie à la musique. De sa carrière de trompettiste passé par la classe de Maurice André au Conservatoire de Paris, jazzman passionné doté d’une oreille exceptionnelle, improvisateur, compositeur, en passant par la direction du Conservatoire Régional d’Amiens à celle du Festival de Saint-Riquier, jusqu’à la création de la fondation Musique en Utopia dont la mission est « de faire découvrir au plus grand nombre, et surtout aux plus démunis, un patrimoine culturel trop souvent méconnu… d’encourager la création, décloisonner les genres, rassembler les publics tout en servant la cause humanitaire ». Dominique oriente naturellement ses deux fils Anthony et Thibault vers le violoncelle cher à son grand-père.

Dominique empreint de sa culture jazz et de son goût pour l’improvisation, a fait jouer Anthony et son frère très jeune en concert dans l’église de Nesles, valorisant pour ses enfants l’expérience du jeu en public, sans leur mettre de pression préalable sur la maîtrise ou sur la préparation. Cette confrontation spontanée à la scène et au public, a servi leurs parcours de musiciens classiques, Anthony dans sa carrière de soliste virtuose et Thibault dans sa carrière de violoncelliste au sein de l’orchestre Philarmonique de Monte-Carlo.

Le coup de foudre entre Anthony et son Galiano

Anthony a découvert son violoncelle aux Etats-Unis. Pendant deux ans, il sillonne de nombreux endroits d’Europe à la recherche de son instrument, sans succès. Finalement, un peu découragé, Anthony décide sur un coup de tête (une intuition ?), de traverser l’Atlantique. Sandra et Anthony partent quelques semaines plus tard avec pour seuls bagages leurs sacs à dos et un contact avec un vendeur qui leur dit avoir deux violoncelles correspondant à leur cahier des charges. Ils rencontrent tous les profils, du luthier au look de beatnik, au sosie de JR dans Dallas, jusqu’aux héritiers de son instrument… Le coup de foudre a lieu lors du dernier rendez-vous prévu de cette épopée américaine, à Chicago. Malheureusement, le prix de l’instrument dépasse alors le budget déjà considérable d’Anthony, qu’il a obtenu grâce au soutien de son mécène. Trois mois plus tard, Anthony reçoit un coup de fil de Chicago alors qu’il donne ses cours au Conservatoire d’Amiens, c’est le vendeur qui est prêt à accepter son offre. Depuis lors, Anthony est inséparable de son Galiano, qui a plus de 300 ans, comme Pablo Casals l’était du sien.

« Mon instrument aurait pu croiser Bach, cette pensée m’a fait prendre conscience de l’importance de la transmission et a initié la démarche qui est la mienne aujourd’hui. Je me considère comme un passeur. Je ne quitterai pas ce monde sans avoir joué ce rôle dans la sauvegarde d’une œuvre et de cet objet qui étaient là avant moi. Si mon instrument a aujourd’hui cette sonorité, c’est parce qu’il est passé dans les mains d’autres musiciens avant moi, qui l’ont aimé, qui l’ont empli de leur énergie et de leurs émotions. », très certainement en jouant avec lui les suites de Bach dont l’instrument est contemporain, en d’autres lieux, en d’autres temps.

Les 6 suites de Bach pour violoncelle dans 6 lieux extraordinaires du Globe

« J’ai grandi avec un père cuivre, un créatif spontané, qui a toujours favorisé les valeurs d’échanges, l’expérimentation, une forme de folie et j’ai évolué dans un univers avec d’autres valeurs, d’autres mentalités plus formatées, plus rigides. » C’est avec cette grande liberté transmise par son père qu’Anthony envisage aujourd’hui sa carrière et notamment son grand projet d’interpréter les 6 suites de Bach dans 6 lieux extraordinaires du Globe.

Pour ce projet, Anthony a constitué une équipe de passionnés, un collectif couvrant les champs nécessaires à la transmission de l’expérience au public dans une œuvre et un spectacle global, protéiforme, ou chacun apporte une connaissance, une part inaliénable de la création : son père Dominique, pour sa spontanéité créative, Sandra, coordinatrice artistique, Nicolas Henry, photographe, Cyrille de la Motte Rouge, réalisateur et Pierre Lemarchand, ingénieur du son.

L’aventure commence fin septembre par un voyage en Utah, dans les « Arches National Park » et « Canyon Land » à quelques kilomètres au nord de la petite ville de Moab. Dans cette région subsistent les vestiges de la civilisation Anasazi, civilisation Amérindienne disparue qui vivait sur ce territoire occupé aujourd’hui par les Navajos.

« Cette ancienne cité Anasazi dans laquelle nous allons nous rendre m’interpelle beaucoup. Parce que cette civilisation a disparu sans laisser de trace, mises à part quelques peintures rupestres. Les ruines de cette civilisation témoignent d’une interruption brutale. » Pourquoi certaines cultures disparaissent et d’autres se transmettent-elles ?

Anthony, Sandra, accompagnés de Maxence et de leur équipe, partent à la découverte d’un territoire, de scènes naturelles, de personnes et de tradition spirituelle différentes, tellement lointaine de la nôtre, de celle de Bach. Maxence pourra y partager l’expérience extraordinaire de partage et de rencontre initiée par ses parents. Il pourra jouer Bach avec son père sur des scènes naturelles fabuleuses, comme une forme de voyage initiatique ? Anthony ambitionne aussi de confronter la musique sacrée de Bach à celle des indiens, à leur langage musical et méditatif.

Anthony souhaite, dans cette démarche, se faire « passeur », qu’il y ait véritable rencontre entre les vecteurs de spiritualité que sont les 6 suites de Bach et la musique sacrée Navajo, s’en nourrir et pourquoi pas entrer dans un Jam à priori improbable entre les cultures et les hommes. Anthony et Sandra sont aussi les passeurs de leur passion, auprès de leurs enfants, auprès de leurs élèves du Conservatoire, auprès de leur public. Nous avons été ravis de servir de passeurs auprès de toi, lecteur, et ne manquerons pas de continuer à servir de vecteurs à la suite de cette aventure familiale, musicale et spirituelle.