Trois nuances de gris

Ah l’été ! Les vacances depuis tant de longs mois désirées ! Je ne sais pas vous. Mais moi j’en profite pour faire le plein d’aventures, le plein de lectures. Mais attention ! Pas de celles que j’ai toute l’année sur mon chevet : magazines, actualités, essais… non. De celles, légères, qui sortent mon esprit de la grisaille du quotidien pendant que mon corps fait une pause, profite, alangui, des rayons du soleil. C’est pour cela que nous sommes partis en quête, d’un romancier de notre région et là, le hasard faisant parfois bien les choses nous avons découvert une romancière dont l’ouvrage fraichement sorti traite de meurtre (c’est bien les polars en vacances !) et devinez où ? Au Crotoy !

Rendez-vous est pris à Wazemmes dans une jolie maison non loin du marché.

Nous sommes accueillis par Lucienne Cluytens, petite femme à l’allure fragile, au pas mal assuré, au regard clair plein de malice et de vivacité. Nous nous entretenons dans sa cuisine dont la vue sur le jardin qui entre dans la pièce par la fenêtre ouverte, octroie au lieu un caractère apaisant. Hors du temps. Sans doute est-ce l’effet de cette monstrueuse glycine en fleur, au parfum capiteux, qui semble soutenir le bâtiment de la dépendance plus qu’elle n’y court. Cette ancienne enseignante et orthophoniste est devenu écrivain lorsque son corps a commencer à lui refuser la vélocité que lui réclamait son esprit. Depuis, elle visite les endroits qu’elle imagine depuis la fenêtre de son ordinateur, laissant libre cours à son imagination. Elle partage avec nous son parcours de romancière à l’occasion de la sortie de son 10 è roman. Rencontre.

Pourquoi l’écriture ?

« Je mets des choses de moi partout dans mes livres, mais je suis la seule à le savoir, ça m’amuse… »

L’écriture découle de son goût pour la transmission. Lucienne a toujours raconté des histoires aux enfants, à ses petites sœurs d’abord, ou aux enfants qu’elle avait dans sa classe de maternelle. A elle-même aussi… Lucienne aime imaginer des histoires et s’en faire le récit. En 1996 lors d’une hospitalisation, Lucienne a commencé à écrire pour s’échapper de cet endroit ronronnant et de l’ennui d’être clouée sur un lit. Emportée par le plaisir de l’exercice, elle s’inscrit à un atelier d’écriture.

« L’écriture découle d’une recherche de soi. »

Pourquoi le genre policier ?

Pour Lucienne, la sociologie et la psychologie sont intimement liées, parce-que notre origine sociale conditionne aussi notre fonctionnement. Issue d’une famille ouvrière, elle a épousé un ingénieur de milieu petit bourgeois. S’inspirant de son vécu et de ses combats, elle dresse le portrait des milieux sociaux et met en avant les antagonismes qui peuvent naitre entre les uns et les autres. Lucienne est féministe, elle s’intéresse à la position des femmes dans la société, dans leur époque… Elle raconte souvent l’histoire de jeune femmes en quête d’émancipation.

Lucienne aime explorer l’âme humaine, son ombre et sa lumière, la psychologie des gens, ce qui anime leurs choix. Elle cherche à comprendre pourquoi les uns ou les autres basculent, franchissent la ligne jaune. « J’essaie de comprendre pourquoi les gens tuent… on ne nait pas tueur, on le devient. Pourquoi faire ce choix ?»

Lors d’une rencontre avec des auteurs de polars dans le cadre de ses ateliers d’écriture, elle s’attèle à l’exercice de la nouvelle policière… l’histoire de « la grosse » : une serial killer qui tuent ceux qui la rejettent. De cette nouvelle découle son premier roman.

 

Sa palette de couleurs, d’ombre et de lumière

Lucienne écrit des personnages en noir, gris et blanc, « Blanc comme Amandine, gris comme Flahaut et noir comme la Panthère. », telles des couleurs sur sa palette pour dresser le portrait de l’âme humaine. La panthère est une fille un peu folle et déjantée, une fliquette lilloise rebelle qui enquête sur les milieux glauques et les bas-fonds, une anti-Amandine : un défouloir pour notre auteur. Flahaut, son « Maigret » un peu policé, est un homme analytique, qui s’attache au profil psychologique des suspects : comme un écho de sa propre quête ? Amandine est son oie blanche, elle a tout à apprendre. C’est cette dernière héroïne qui nous emmène sur notre littoral en 1909, à la rencontre de personnages fictifs et réels.

« Amandine et les brigades du Tigre »

« Le travail de recherche et de documentation est fascinant. J’ai vraiment aimé me plonger dans l’épopée des Frères Caudron, dans les fêtes avec Colette et Missy, découvrir la naissance de la médecine légiste, les prémices des brigades du Tigre créées en 1907… », ces dernières permettent à Lucienne de donner à Amandine un allié pour mener l’enquête, ce qui aurait été inimaginable pour une jeune fille de bonne famille. Au début du XXe, seules les femmes de mauvaise vie sont en lien avec la police, servant d’indic ou d’appât pour ferrer les malfrats. Son héroïne « mi bourg’/mi noble » rêve du grand amour romantique mais aussi de liberté. Elle a été éduquée un peu comme un garçon par son père, bénéficiant de plus de liberté que les autres filles de bonne famille de son âge, elle fraie ainsi avec les mômes du Crotoy, les enfants de pêcheurs. Sa condition lui offre aussi de fréquenter Colette et Missy amenée ici de Paris par le chemin de fer et l’aristocratie anglaise qui vient en villégiature au Crotoy. Pour écrire « Amandine », Lucienne s’est immergée dans les œuvres de Colette pour trouver le ton et l’inspiration pour cette immersion dans la Belle époque.

Nous ne vous révélerons rien de l’intrigue… désireux de vous laisser découvrir ce roman estival, confortablement installé sur votre transat ou votre serviette, les solaires vissées sur le nez. Nous pouvons cependant vous dire que Lucienne prépare une suite, offrant à Amandine des voyages initiatiques, de nouvelles enquêtes !