Montassine: des générations de pêcheurs d’or gris

Montassine, ce nom vous dit-il quelque chose ? Seriez-vous coutumier du Hourdel ? Avez-vous acheté du poisson frais pêché à Fabienne sur le port un week-end ?

En ce qui nous concerne, nous avons découvert la famille et l’histoire Montassine grâce à Sébastien Porquet qui nous avait présenté Fabrice lors de notre road trip culinaire, en Baie de Somme (voir L’audacieux magazine N°7). C’est sous Bonaparte en 1810 que le premier des Montassines a foulé le sol valéricain pour la construction du canal. Il y est resté. C’est ainsi que la famille pêche la crevette grise depuis 5 générations, la 6ème prenant la relève en les personnes de Julie et Baptiste, deux des quatre enfants de Fabrice et Fabienne… un parfait sujet pour évoquer la transmission familiale et le terroir de la Baie. Embarquons !

15h, un après-midi d’Août sur le port du Hourdel, la marée monte. Nous sommes prêts à embarquer à bord de l’Orca, pour une campagne de pêche le temps d’une marée. À bord du petit chalutier, nulle place pour un immense équipage : il y a le capitaine, Fabrice, et ses deux matelots, Julie sa fille cadette de 17 ans et des poussières, et Michaël, un enfant du pays, pêcheur comme son père.

Sortie du port. Fabrice ouvre le chenal. Depuis quelques jours, l’entrée du port est ensablée. Çà arrive souvent en baie, les bancs de sables bougent tout le temps, au gré des marées et des courants. D’un commun accord entre pêcheurs, c’est le plus aguerri qui ouvre la voie.

Nous nous faisons tous petits pour ne pas gêner aux manœuvres.

À l’arrière, les matelots réparent et préparent le chalut. En cabine, Fabrice pilote, un œil sur ses instruments de navigation, l’autre sur l’horizon. Il répond avec parcimonie mais dans un demi sourire bienveillant à mes questions. Soudain, son visage se ferme. J’observe l’écran où est indiqué le fond sous la quille… qui affiche 0 m…banc de sable. Le moteur peine. La coque vibre. Mais avec quelques gestes précis du capitaine, nous voici sortis d’affaire. Trois ou quatre chalutiers suivent notre route, dont le Tiot-halle, l’autre bateau de Fabrice. Le dernier de sa flotte est resté au port, changement de moteur. C’est donc en file indienne que les chalutiers du Hourdel sortent de la baie avant de rejoindre chacun son lieu de pêche…

J’interroge Fabrice sur l’endroit où nous allons jeter les filets. Possède-t-il un moyen de connaître où sont les bancs de crevettes ? « Exactement, non. Mais sur cet écran, tu as les trajectoires de nos précédentes pêches, çà me sert de référence pour celle-ci. Sans cet outil, on ne serait plus capable de pêcher. » Et avant l’invention des radars et autres GPS ? « Tout se faisait à l’intuition… mon père et mon grand-père ont connu çà ». « Alors la bonne prise est assurée ? » l’interroge-je. « J’aimerai bien, mais non. » nie-t-il dans un sourire.

Le Yakari nous dépasse à bâbord, Fabrice salue son capitaine de quelques signes hermétiques des mains… la distance et le ronflement du moteur aidant, impossible de communiquer de vive voix d’un navire à l’autre sans user de la radio. Fabrice explique qu’avant l’invention de celle-ci, les pêcheurs possédaient tout un langage de signes pour exprimer l’essentiel nécessaire à leur sécurité et à leur bonne entente sur le périmètre de pêche… « Aujourd’hui, cette connaissance se perd », dit-il. Ce que confirme Julie qui fait un court passage en cabine : « Papa a commencé à m’enseigner, mais je n’y comprends pas grand-chose… ». Certaines connaissances se transmettent, d’autres se perdent au gré des avancées techniques. Le métier de pêcheur côtier, bien qu’empreint de traditions n’y échappe pas.

La vie d’un pêcheur côtier est plus que toute autre rythmée par les cycles des saisons et des marées.

À chaque saison sa pêche.

J’interroge : « pêches-tu la crevette grise toute l’année ? ». « Çà dépend des hivers. La crevette s’enfouie dans le sable pour se protéger du froid aux premières gelées. Depuis deux ou trois ans avec les hivers doux, il n’y a quasiment pas d’interruption de pêche. Nos bateaux à fonds plats ne sont pas faits pour aller en haute mer. L’hiver nous nous éloignons quand même des côtes et partons au maquereau et à la Saint-Jacques. Outres les aléas climatiques, il y a normalement deux saisons de pêche à la crevette, celle de printemps et celle d’automne qui débute actuellement. »

80% de l’activité des Montassines repose sur la crevette grise vivante, les 20% restant se répartissant sur le maquereau, sur la Saint-Jacques et sur les autres poissons plats vivants sur les fonds sableux, ou les autres espèces communes de la Manche et de l’Atlantique Nord. L’estuaire présentant un immense garde-manger nourricier, de nombreuses espèces s’y croisent et y prolifèrent. C’est ce que nous découvrons émerveillés à chaque levée de chalut face à la « trieuse » mécanique dont Fabrice est si fier. Il est le seul à en posséder une en France. Il faut dire que l’investissement financier pourrait rebuter tout autre que lui qui, au fil du temps, améliore et crée de nouveaux outils pour faciliter et augmenter le rendement de ses pêches.

À chaque marée sa sortie.

Ainsi ce jour d’août, l’équipage de l’Orca est sorti la nuit précédente, est rentré à 7h. Puis repart à 15h, pour rentrer à 20h30 et repart à 02h du matin… ainsi de suite, tant que la météo le permet… peu de repos entre deux sorties pour nos pêcheurs. Julie n’échappe pas à ce rythme intensif. Alors que le chalut racle le fond sableux pour la seconde fois de cette sortie, nous nous asseyons quelques instants à la poupe. J’interroge Julie sur son choix de vie.

« Je suis la seule fille marin-pêcheur de toute la région… »

«  … alors forcément çà excite les médias, mais çà ne m’intéresse pas. » Julie ne tire pas de fierté à être ce qu’elle est. Elle l’est parce-que la pêche rythme la vie de sa famille et qu’être pêcheur lui permet aujourd’hui d’être auprès du premier homme de sa vie : son père qu’elle aime et admire. « Quand les gens apprennent qui je suis, ils me disent « tu es la fille du Roi de la crevette ! » me dit-elle dans un sourire fière. « J’ai eu envie de prendre la mer parce que c’était le meilleur moyen de profiter de la présence de mon père. Les pêcheurs ne sont pas beaucoup chez eux avec leur famille. D’ailleurs, je sais qu’un jour je devrais m’arrêter si je veux fonder une famille, avoir des enfants, parce que partir en mer est incompatible avec une vie de femme, avec une vie de mère de famille. » Nulle tristesse dans ces mots ! Julie profite du présent, de ce qu’elle apprend de son père et de l’aventure que représente chaque sortie. Nous jetons un œil à Jean-Bernard, pris du mal de mer. « Tu sais, me dit-elle, cette nuit, çà secouait tellement que les matelots étaient tous malades ». Comment ? Le mal de mer ne prend donc pas que les terriens comme nous ? « Mon grand-père, papa et moi aussi nous étions malades par gros temps. Tu sais comment çà s’est arrêté ? » Un sourire, un silence pour ménager l’effet de sa révélation.  « Çà a pris fin quand on s’est mis aux commandes. » Je demande alors à Julie quand elle pourrait commander son propre bateau. « Dans 3 mois ! J’aurais 18 ans et les 12 mois de navigation nécessaires pour commander. »

Avant de voir opérer cette jeune fille au tempérament plutôt doux et réservé, j’imaginais qu’il pouvait être difficile d’être une fille dans cet univers d’homme, dans ce métier d’homme. L’observer m’a démontré que les difficultés de cette vie-là ne résistent pas face à la calme ténacité de Julie. Dans son ciré, manipulant les lourdes chaines du chalut ou étreignant à bras le corps le filet plein de sa prise et d’eau de mer. Face à Michaël, de 14 ans son ainé, répondant à ses vannes garçonnes, d’un regard posé mais cinglant, d’une phrase courte, mais bien placée. Voir l’air attentif de Julie quand approche son père, qui au fur et à mesure des étapes de la pêche, l’aide, la guide ou lui transmet ce qu’il sait. Fabrice confie : « C’est facile avec Julie, elle écoute. Cà ne sera pas comme çà avec Baptiste, son frère, lui est plus rebelle… il veut démontrer qu’il sait mieux que moi. Remarque, c’est aussi ce que j’ai fait à mes débuts avec mon père, jusqu’à ce que j’accepte que la bonne méthode était d’associer la sagesse et l‘expérience de ce qu’il m’apprenait avec mes idées neuves ! »

Justement, nous retrouvons Baptiste et d’autres matelots sur une barge pour rentrer au port car décision a été prise de mouiller à l’entrée de la baie, pour éviter le danger de ces fichus bancs de sables la nuit prochaine ? Certainement. D’ailleurs, nous aurions pu rentrer à la nage… la légère embarcation remplie des caisses de crevettes issues de la pêche et de ses huit passagers a bien failli rester posée sur le sable à quelques encablures du port, mais c’était sans compter l’expérience de Fabrice associée à l’appli sur smartphone de Baptiste !

Un grand merci à Fabrice de nous avoir embarqué, de nous avoir appris sa Baie : celle de ses crevettes qu’il goûte crue toute au long de la pêche, celle des œufs de poulpes et autres vives dont la piqûre est le pire ennemi lors du tri des crevettes, celle aussi de l’étonnant poisson concombre ! Rendez-vous dans quelques mois à l’étal de sa nouvelle poissonnerie à St Valéry pour retrouver le sourire de Fabienne, ou dans quelques années pour déguster les spécialités de produits de la mer inventée par Julie dans son futur laboratoire, ou encore sur le chalutier high-tech de Baptiste ? Les générations de pêcheurs d’or gris ont pleins d’idées, de projets et il semblerait que ce ne soit pas prêt de s’arrêter… longue vie aux pêcheurs de la Baie !