Designer de lien social

Dans ce numéro sur le handicap, et dans l’esprit d’ouverture qui est le nôtre dans l’approche de nos thématiques, nous avons porté notre regard sur la dimension sociétale. Et de nous demander si notre société était handicapée par certains blocages ou clivages, quelles formes ou expériences sociales pourraient peut-être la soulager ? Par un heureux hasard du calendrier et par la magie des relations humaines, nous apprenons la venue à Amiens de Nathan Stern, designer d’expériences sociales à l’occasion de la troisième journée des acteurs du social organisée par le CCAS sur le sujet « Lien social, tous concernés ». Ni une ! Ni deux ! Opportunistes que nous sommes, nous l’invitons à une expérience sociale inédite : un dîner-interview à la maison improvisé ! Portrait d’un homme créateur d’expériences sociales porté par ses valeurs fondamentales.

À la question qui es-tu ? ne nous attendons pas à ce que Nathan Stern nous réponde de quel milieu social il provient ou bien même quelle est sa profession, l’un rangeant dans une case, l’autre collant une étiquette. Sachons donc que Nathan Stern a la sociologie chevillée au corps, qu’il l’a donc étudiée ainsi que la philosophie et que ce qu’il aime surtout c’est pouvoir expérimenter. La connaissance est utile pour lui quand elle se confronte et agit dans le réel… aux hommes, aux femmes, à l’enfant, au jeune, à Paul ou Aïcha. À la question qui es-tu ? Nathan répond volontiers ce qu’il fait : « Je conçois des ponts entre les personnes, les groupes, les générations. » et de s’autoproclamer « Je suis un ingénieur social » comme un pied de nez avec un métier pour lequel il n’existe pas de cursus.

La recherche branchée sur l’expérimentation du réel.

Il nous apprend qu’il éprouve son premier bouleversement sociologique, en 1993. Il loge avec sa future femme dans une turne d’une grande école et découvre les balbutiements d’internet. Le champ des possibles s’ouvre à lui en terme d’expérimentation du réel. Soudain il entrevoit la possibilité de faire sortir la sociologie de l’étude descriptive pour devenir créatrice d’expérience sociale. Nathan investit cette nouvelle dimension qu’offre internet. Il crée en 2003 « Peuplade » réseau social local dont l’idée est de tirer parti d’internet pour fluidifier la mise en contact des gens dans le réel, à l’échelle de sa rue, puis des rues avoisinantes jusqu’à son quartier : « Ça a plutôt bien marché. Nous avons eu jusque 5000 inscrits dans notre petit quartier de Paris, de la rue des Épinettes jusqu’aux Batignolles. J’étais obsédé par la notion de proximité, je disais : « Il vaut mieux avoir dix inscrits dans la rue que 100 inscrits sur tout le quartier. » La valeur sociale d’un voisin est tellement plus importante que la valeur sociale d’un type hyper cool qui est à l’autre bout de Paris ! Parfois, on avait un immeuble entier d’inscrits. C’était super excitant en termes de possibilités de mutualisation. On pouvait vivre en même temps les valeurs du village sur le plan du partage des ressources et en même temps dans l’anonymat de la grande ville, valeur inestimable pour se sentir libres. »

« Pour boussole, faire un métier que je serais prêt à faire bénévolement. »

Cette expérience a été pour Nathan Stern sa première grande aventure sociale, l’occasion de créer des liens sociaux inédits entre voisins. Il nous conte des tranches de vies vécues avec ses voisins qu’il n’aurait certainement jamais eu l’opportunité de rencontrer, avec qui il n’aurait certainement jamais rien partagé sans la création de Peuplade. Dans le même esprit, il crée Voisin-Age en 2008, pour réunir les voisins autour des personnes âgées isolées, pour l’association Petits frères des Pauvres. Il y met en avant l’idée sulfureuse que les aidants, les bénévoles doivent choisir la personne âgée qu’ils ont envie d’aider. Nathan part de l’idée simple qu’on ne peut s’entendre avec tout le monde et qu’on aide mieux quand on aime bien. Nathan est un empathique pragmatique. Il apprécie quand son travail, les expériences qu’il crée montrent dans l’opérationnel qu’elles fonctionnent. Ce qui nous amène à ses autres domaines d’activités, car comme il nous le livre : « J’ai une vie fragmentée qui me ressemble, je ne m’interdis aucune forme d’expression, aucune forme d’engagement. Les expériences se multiplient comme les lapins et je n’ai pas le cœur d’en tuer un seul. »

« Je sers le réel, j’aime la sanction du réel. »

À la suite d’un début d’expérience universitaire prometteur que Nathan, contre toute attente de son entourage, a quitté parce qu’il ne s’y sentait pas à sa place, trop loin du terrain, trop loin du réel et à la suite d’un vol plané, comme il le nomme, de 18 mois au chômage, il découvre le Marché. Ce monde impitoyable du privé à la fois le rebute et le fascine. Il le rebute parce qu’il l’aborde avec ses préjugés d’universitaire, ayant le sentiment de quitter un but noble pour augmenter aveuglement les parts de marché d’un potentiel poison alimentaire. Il le fascine parce qu’il découvre dans le marketing la sanction immédiate du marché qui valide ou invalide l’étude… Et puis il a rencontré un homme dans le cadre d’études qualitatives qui lui a démontré qu’on pouvait être un peu sur deux jeux, qu’on pouvait aussi faire les choses bien, avec du cœur, avec joie et il s’est laissé séduire.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, Nathan est à la fois à la tête d’Altavia Shoppermind « Le laboratoire d’études et de prospective 100% dédié au commerce » et de Common good factory qui selon lui est « une fabrique à empathie qui aurait pu s’appeler « la sensiblerie », destiné à mettre l’intelligence collective au service de l’innovation sociale, en d’autres termes à offrir aux entreprises, aux associations, aux institutions des outils de médiation sociale.

Si nous ne lui avons pas posé la question, nous imaginons que Nathan Stern utilise ce qu’il apprend de l’une ou l’autre de ses aventures pour nourrir les suivantes indifféremment qu’elles concernent le Marché ou l’altruisme. L’intégrité de l’individu se situe dans l’intrication de ses différentes facettes, l’une n’étant pas forcément mauvaise ou handicapante pour l’autre, mais plutôt l’une nourrissant l’autre et vice-versa… Vous en conviendrez, une fois encore à la lecture de ce portrait, la question du handicap, quelle que soit sa nature est bien question de la manière avec laquelle nous portons notre regard, à la manière que nous décidons d’exclure, de cloisonner, d’inclure ou de relier !