LA ROUTE D’ODELY

Un projet est toujours loin. Soit hors de portée, comme enfoui sous les apparences ou loin du temps, des lieux. Cheminer vers lui tient de l’aventure, de la découverte d’hommes, de femmes, de lieux, de produits, de marchandises, d’échanges. D’Est en Ouest circulent des produits rares, de l’Occident vers l’Orient et depuis des générations. Tel est le cas des tissus dont certaines fibres ont donné leur nom à des routes comme la route de la soie.

Et dans certaines aventures, savoirs et origines se mêlent pour tisser une aventure contemporaine fruit d’une aventure familiale, générationnelle. L’aventure d’Odely s’est tracée au fil de rencontres, d’aventures personnelles, d’un univers familial, d’une envie de conquête pour devenir une révélation dans l’univers de la mode.

La route de Berlin

Après avoir traversé les ateliers de grands couturiers tel que Jean Paul Gaultier, qui lui jalousait sa collection de figurines éditée par Pixi, Odely, née en 1985 à Amiens, construit sa route de la mode, de sa mode, en devenant très rapidement créatrice. Pour ce faire, Odely, en association avec Annelie, ancienne camarade rencontrée sur les bancs d’Esmod Paris, prend la route de Berlin en 2010 pour lancer l’aventure d’Augustin Teboul. Augustin pour Annelie Augustin et Teboul pour Odely Teboul notre audacieuse amiénoise.

Sur la route de la soie, il est des familles qui portent l’art du tissage, de la broderie, de générations en générations, de pays du monde en pays du monde. La famille d’Ophélie est héritière d’une longue tradition textile, du voyage et du commerce de tissu.

Faute de s’être installée en France et notamment à Paris « où il aurait été impossible ou tout du moins difficile de se lancer », Odely et Annelie prennent la route d’une capitale émergente, renouvelée, Berlin. Elles y fondent leur entreprise, y installent leur atelier et leur vie. « Nous avons pu louer un grand loft à Neukölln, y vivre en colocataire et installer notre atelier. Berlin était le bon endroit. Beaucoup de créatifs vivaient et continuent de vivre ici. Il y a beaucoup de liberté, moins de structures établies qu’à Paris, où les choses dans la mode sont très établies. Berlin offre un environnement plus vierge. A l’époque ce n’était pas une mauvaise idée de partir pour nous lancer. Aujourd’hui, il faut peut être se remettre en question, remettre en question les lieux. »

L’aventure est lancée. Les premières créations et les premières collections d’Odely et d’Annelie leurs permettent d’être connues et reconnues en Allemagne, en France et dans d’autres grandes villes du monde. Décorées du prix franco-allemand des industries culturelles en 2013, les représentants allemands s’amusent à les présenter aux ministres français de passage à Berlin. Odely n’en demeure pas moins attachée à la France et à Amiens, là où elle retrouve ses parents. Parents qui ont porté l’aventure d’un lieu magique, le Carlton d’Amiens avec le souvenir de personnalités qui passaient dans cet illustre hôtel, mais qui ont surtout transmis un héritage familial de plusieurs générations de marchands de tissus.

« Ma mère m’a appris comme elle a appris par sa mère. Mon arrière grand-père, originaire de Singapour, était négociant de soie en Inde. Son épouse était de Bombay. Ils avaient un pied à terre en Angleterre. Ils ont ensuite transité en Irak, puis se sont installé en Israël avant d’arriver en France. »

Mode de dentelle qui du noir fait jaillir la lumière

Le succès et la notoriété d’Odely Teboul tient à un travail de précisions comme savent les mener les grands couturiers. Avant de créer sa propre maison, Odely a pris le temps de se former chez ces grands de la discipline, mais aussi dans la chapellerie, ou dans le tissage chez Lesage, mais surtout avec sa maman depuis sa petite enfance qui lui a transmis les bases de la borderie, du tricot et de la couture.

L’esthétique de la marque Augustin Teboul résulte de la conception de deux personnalités différentes. Lors des retrouvailles londonienne de nos complices Annelie et Odely en 2009, elles combinèrent leurs visions dans la collection « cadavre exquis », laquelle fût honorée de plusieurs récompenses tant en France qu’en Allemagne. Quelques sous en poches, et ainsi encouragées, elles font évoluer leur projet vers une marque à part entière, entre prêt-à-porter et Haute Couture. En 2011, la griffe reçoit le plus grand prix la mode allemande SYFB (Start Your Fashion Business).

« Un soir, je propose à Annelie que nous jouions aux cadavres exquis… cela donne des idées d’autant que nous étions très différentes au niveau du style. Au fil du jeu, on découvre des silhouettes, très détaillées, en noir et blanc, et nous faisons le choix de les interpréter en silhouette de mode. Nous proposons notre travail à des jurys et nous gagnons des concours.  La presse commence à s’intéresser à nous.»

Nos deux stylistes attachent une très grande place aux détails, au travail de broderie et de dentelles. « Quand nous avons créé cette marque, nous avons pensé et dit : raz le bol de ce truc qui va trop vite dans lequel on fait des choses qui se démodent au bout de 6 mois. Cela s’est concrétisé par notre choix du noir ». Le style est extrêmement féminin. Le travail monochrome du noir, comme dans celui du grand peintre contemporain, Pierre Soulages, confère aux pièces profondeur, relief, lumière et pousse Odely et Annelie à dépasser leurs limites et à exhalter les détails dans l’association des matières, la finesse des tissages, l’éloquence des broderies.

« Le pot avec lequel je peins est noir. Mais c’est la lumière, diffusée par reflets, qui importe », explique Pierre Soulages.

« Je suis inspiré par le mouvement DADA, Marcel Duchamp. Dans la mode, j’ai d’autres références, dans l’artisanat encore d’autres références, j’aime aussi les mouvements initiés par des femmes comme Louise Bourgeois. J’ai pas une idole mais beaucoup de gens que j’admire » nous indique Odely.

« Le travail du noir pousse des limites créatives, et démontre jusqu’à quel point on peut pousser sa créativité sur des restrictions, comme le noir ». Le noir a des possibilités insoupçonnées.

Selon Odely le noir n’est pas une contrainte, mais un support. Ce qui ne l’empêche en rien de regarder la couleur, les couleurs. « Ma maitrise du noir comme le mixage à l’avenir avec la couleur », Odely le doit à un long apprentissage technique. « J’ai toujours, et surtout grâce à ma mère, développé un talent pour tout ce qui est la couture, la broderie, le tricot dont j’ai acquis les techniques assez tôt. J’ai l’impression que ma génération ne fait pas le choix, ou qu’on ne les incite pas à faire le choix, de métiers à risques, créatifs. Les uns et les autres préférant s’orienter vers des choix plus confortables pour le futur. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont accompagné. Après le bac et pendant le lycée, je me suis renseigné sur tout ce qui touchait au textile y compris le métier d’ingénieur, mais au final, la créativité et l’invention de tissus techniques sont deux choses différentes.»

« La matière est l’une de mes premières inspirations, quand je fais la création d’un vêtements, cela passe par la matière. »

 « Je suis très instinctive » 

Aujourd’hui l’univers d’Odely Teboul est certes Berlinois, mais il est surtout international, fruit d’une aventure créative et planétaire dès son bac en poche. Elle sillonne les pays, les cultures, les apprentissages. « Pendant ma scolarité j’ai fait de nombreux stages. Apres l’école, je suis parti au Brésil afin de travailler pour une ONG qui valorisait le travail des femmes des favelas par le biais de l’artisanat. Rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui, mais une superbe expérience dans le sens où c’était un travail social : chercher les talents, savoir les commercialiser. »

Ces expériences alimentent la créativité nécessaire à son activité tout en regardant, en observant les autres composantes actuelles de la mode : le marketing, le busisness… « La mode est un domaine très large, qui n’englobe pas que des métiers créatifs mais de nombreux autres métiers. La créativité peut être poussée par d’autres choses que l’on ne maitrise pas. Aujourd’hui, je suis dans un chemin très créatif, très luxe… il faut persévérer, multiplier les contacts et cela n’a rien d’immédiat, de magique. »

« La réalité est que j’ai beaucoup de contacts à Paris et que j’entretiens ces contacts. Les ventes, les agences de presse… cela se passe aussi à Paris… il faut savoir prendre les avantages des deux villes » nous indique Odely. La qualité de vie à Berlin avec cette ouverture d’esprit et l’activité, les réseaux sur Paris, tout cela distant de deux heures d’avion. La mode est un métier de réseaux. Des réseaux qui courent le monde comme nous le prouve Odely.

Paris, Milan, Los Angeles, Berlin. Odely regard le paysage de la mode à 360°. L’atelier à Berlin, un show room commercial à Paris. « Je suis quelqu’un qui voyage beaucoup, je vois beaucoup de choses et après cela ressort, de manière consciente ou inconsciente ». Pour ma part, cela passe souvent par la matière, le volume, destruction, reconstruction avec une notion du temps très variable. Les défilés rythment le travail, même si aujourd’hui, le monde du défilé a évolué. « Aujourd’hui, il faudrait repenser les choses, ce sont des schémas anciens ». Odely a pour principe de se remettre en question tout le temps. Le web, la digitalisation, la vitesse de l’information bousculent les rythmes de production, de vente, et donc de création.

Audacieuse, Odely l’a été très jeune et le demeure. Elle est motivée par les autres, les changements, les évolutions. « Dans la mode il faut suivre les mouvements, être au courant de tout ». Elle est persuadée que la mode reflète justement l’évolution de nos sociétés, dans ses expressions, comme dans son organisation. « Si on regarde les nouveaux créateurs, cela reflète quelque chose dans la société  les gens ont envie de changements, de renouveaux… »

Selon elle, être audacieux, audacieuse dans la mode, c’est porter un message, car c’est dans le message que l’on porte que l’on peut être audacieux et pas uniquement dans l’esthétique. Aujourd’hui, elle a envie de porter des messages, d’autres messages probablement pour alimenter sa créativité. Et comme elle l’a toujours fait, à peine notre entretien conclu, elle nous dit filer à Bali puis en Inde convaincue que, outre Berlin ou Paris, le fruit de sa créativité est le monde entier vers lequel elle se tourne.