C’est l’Histoire d’un mec !

« C’est pas vraiment de ma faute si y’en a qui ont faim,mais ça le deviendrait si on n’y change rien… »

Un 26 septembre 1985, sur les ondes d’Europe 1 dans une émission quotidienne qu’il anime avec turbulences et sa provocation légendaire : « Y’en aura pour tout le monde », Coluche lance l’idée d’ouvrir des restaurants pour les plus démunis.

Il se lance, sans le savoir à l’époque, dans une aventure de très grande envergure. « Si, des fois, il y a des marques qui m’entendent, s’il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite qu’on pourrait commencer à faire à Paris et puis qu’on étalerait après dans les grandes villes de France, nous on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition au départ de faire 2.000 ou 3.000 repas par jour gratuitement« , improvise-t-il à l’antenne.

« Je lance l’idée comme ça« . « On est prêts à recevoir les dons de toute la France. Quand il y a des excédents de bouffe et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, nous on pourrait peut-être les récupérer. On essaiera un jour de faire une grande cantine, peut-être cet hiver, gratos. Je lance l’idée comme ça. S’il y en a qui nous écoutent et que ça intéresse ils nous écrivent« , poursuit Coluche sur l’antenne d’Europe 1. L’appel est immédiatement entendu. Le 21 décembre 1985, le premier Resto du Cœur voit le jour. Dès la première campagne de l’association, qui s’achève au printemps 1986, 5.000 bénévoles distribuent pas moins de 8,5 millions de repas. Aujourd’hui, ceux sont près de 140 millions de repas distribués par plus 70.000 bénévoles financés par des legs, des dons et le fruit de manifestations.

Ce jour de septembre 1985, Olivier Berthe, comme beaucoup d’autres français n’échappe pas à la belle provocation citoyenne de Coluche. A cette époque, Olivier est étudiant à Sup’ de Co à Amiens, un espace estudiantin qui va devenir l’un des socles de l’organisation des Restaurants du Cœur. La médiatisation et l’organisation des premiers centres régionaux de distribution ainsi que leur approvisionnement sont rapidement assurées par des étudiants des écoles de commerce, fédérés par l’un de leurs camarades étudiant à Sup de Co, Alexandre Lederman, fils de l’impresario de Coluche. Naturellement, Olivier Berthe choisi d’aller prêter main forte à l’organisation des Restos sur Amiens et au fil des ouvertures de centres, conscient de la misère souvent cachée qui entourait certaines personnes. « Je suis bénévole, militant, j’aime ça !. Militant d’une cause qui est la lutte contre la pauvreté, persuadé qu’il n’y ait aucune situation qui ne puisse s’améliorer si on y met l’énergie et le soutien nécessaire. L’inclusion ! J’y crois car j’ai été bénévole de terrains, j’ai vu des situations, j’ai géré des situations. Aussi parce que j’entends des témoignages de personnes qui ont bénéficié des Restos et qui sont venus me voir en me disant, aujourd’hui je vis une autre vie, meilleure. Pour être bien dans sa peau, il faut avoir si possible l’estomac correctement rempli. L’aide alimentaire est nécessaire pour un certain nombre de familles. Elle est indispensable pour d’autres. Pendant le temps de l’aide alimentaire, c’est l’opportunité d’un contact qui aide à la reconstruction des personnes. J’ai rencontré de nombreuses personnes qui venaient chercher autant le repas que le contact, l’accueil et l’écoute des bénévoles. »

Militant Bénévole

Le sens civique et la curiosité pour la chose publique d’Olivier s’est allumée avec l’élection présidentielle de 1981. Jeune lycéen, il suit cette campagne opposant Valery Giscard d’Estaing à François Mitterand. Une campagne aussi mobilisé par la candidature de Coluche. L’engagement d’Olivier prend forme au fil des années et des rencontres, participant à l’équipe municipale de Gilles de Robien, devenu maire d’Amiens en 1989. 1986 résonne du décès de Coluche. C’est à cette période qu’Olivier Berthe, rejoint pleinement les étudiants qui avaient contribués à mettre en place la premiere campagne des Restos. Le système D et la mobilisation des bénévoles primait comme aime à le rappeler Olivier. Cette expérience lui servira tout au long de son engagement au sein des Restos du Cœur, président et militant, convaincu que sans bénévoles et sans l’engagement désintéressés des 70.000 bénévoles d’aujourd’hui, il ne peut rien se faire.

« L’initiative de Coluche entrait en résonance avec mes aspirations. Il dénonçait, mais il cherchait aussi à faire quelque chose. J’ai commencé par m’occuper de la gestion des stocks. J’avais une 2 CV, et je sillonnais les routes allant à la rencontre des mairies pour ouvrir d’autres centres dans le département de la Somme. Au bout de deux ans, étant un ancien parmi les étudiants, j’ai été élu président de l’association dans la Somme. »

Olivier poursuit son engagement auprès des proches de Coluche, il occupe le poste de trésorier à la demande de l’épouse de Coluche, Véronique Collucci, et devient Président des Restos du Cœur en 2003 à la demande de bénévoles, dix sept ans après avoir franchi la porte des Restos dans la Somme. A cette période, plus de 60 millions de repas sont distribués l’hiver. L’engagement d’Olivier Berthe se fait auprès et avec les bénévoles dans l’organisation des Restos du Cœur et avec le conseil d’administration de l’association. Bataillant y compris sur les plateaux TV ou au micro des radios nationales pour maintenir, ou obtenir le rétablissement de dispositif au profit de ceux qui donnent à des associations caritatives et humanitaires, il défend l’esprit Coluche.

« La démarche de Coluche est claire. Il a toujours dit, dans ce pays de la bouffe, un pays riche, dans lequel on stocke de la nourriture, ce que je sais c’est que chaque individu peut faire quelque chose ! Moi, Coluche, je vais commencer à faire quelque chose et en agissant cela va peut être bouger les politiques et engager des actions publiques plus attentives. Le discours de Coluche n’a jamais été de dire je vais éradiquer la misère, car c’est un message naïf, utopique. Les Restos ont depuis plus de 31 ans, avec le soutien de centaines de milliers de français, essayé de trouver des solutions à un certain nombre de personnes, mais ils n’ont pas éradiquer la misère, car on savait pertinemment que nous ne pouvions pas le faire. Les Restos du Coeur, c’est une façon d’exposer une situation. Les discours d’artistes, de journalistes, de bénévoles ou d’une personne accueillie… cela permet à la société de ne pas être sourde et aveugle face à la situation. C’est pour cela que l’action des Restaurants du Coeur est d’agir concrètement sur le terrain et de fait d’être très entendu !. »

Président d’une armée d’enfoirés !

Attaché au rôle des bénévoles, Olivier Berthe à la tête de cette armée d’enfoirées initiée par un clown généreux, Olivier Berthe considère d’ailleurs ce statut de bénévole comme le préalable indispensable à tout engagement, que ce soit dans le milieu associatif ou la politique. « Ce genre d’association ne peut être dirigée que par des bénévoles, car il est important et même indispensable de garder son indépendance. Un engagement militant ne peut pas être salarié, au risque de faire des concessions. »

Devenu salarié des mutuelles MMA, Olivier Berthe, fait le choix de ne pas poursuivre son engagement municipal partageant par la suite son temps pendant les 13 années de sa présidence entre sa vie professionnelle et son engagement bénévole à la tête des Restos du Cœur. Celui qui manifeste beaucoup de pudeur dans son engagement, associant celui-ci à la mixité des personnes bénévoles, a probablement trouvé la force et la nature de son action au fil de ses rencontres, dans le quartier du Pigeonnier à Amiens nord où il résidait avec ses parents, à l’école publique et le long de ses découvertes, convaincu que c’est en ne s’enfermant pas dans la même communauté, les mêmes idées, les mêmes pratiques que l’on progresse.

Tout au long de sa présidence, Olivier a naturellement voulu préserver l’esprit Coluche. Nous sommes tous convaincus que ce clown était un homme généreux pour qui la charité ne devait pas être triste, et qu’il fallait au contraire faire la fête et pour qui le bénévolat devait être une règle absolue. Si les Restos se sont structurés ainsi, c’est que Coluche a partagé la création de ce mouvement avec des hommes sérieux et généreux tel que Francis Bour et Paul Houdart, qui avaient une certaine expérience de l’entreprise et du management nous raconte Olivier. Et si Coluche arrivait accoutré comme à la télévision, avec son éternelle salopette, les séances de travail étaient extrêmement sérieuses. Olivier Berthe a partagé l’histoire et les savoirs de ce groupe d’amis qui a aidé Coluche à créer les Restos du Cœur et à survivre à son décès. Avec le temps et les effets de la pauvreté, l’action des Restos s’est amplifiée. « Nous avons, parallèlement à la distribution des repas, engagé des actions qui contribuent à lever les verrous à l’inclusion et permettre de franchir les obstacles et construire des parcours d’insertion. » tout au long de sa présidence, Olivier s’est voulu attentif aux mauvais coups, aux mauvaises décisions sans utiliser l’agressivité, préférant mettre en avant la réalité du terrain, des Restos et des bénévoles. « Le coup de gueule, l’interpellation, a toujours été totalement sincère. J’ai toujours fait attention aux coups de gueules fictifs. Au sein des Restos, nos interpellations sont toujours fondés sur des constats. Et voyant que des décisions ne sont pas prises, ou à l’envers du bon sens, et malgré nos alertes, nos interpellations privées auprès des politiques, il m’est arrivé de prendre la parole. Nous avons utilisé la mobilisation publique quand c’était nécessaire. Personne ne ressemble à Coluche ! Mais quand la situation l’a justifié, nous n’avons pas hésité pas à nous faire grande gueule comme le faisait Coluche. Et c’est ainsi que nous avons été entendu, jamais sans mal, car nos démarches étaient basées sur la réalité du terrain, les effets et le vécu des bénévoles et des personnes concernées. J’ai toujours cru que le combat associatif et le combat politique, s’ils sont différents, se complètent.»

Treize années de présidence et plus de trente années d’engagement au sein des Restos du Cœur avec l’esprit Coluche comme moteur inaltérable, Olivier Berthe n’a pas fait le choix de s’arrêter là ! En passant le flambeau de la présidence à Patrice Blanc et de nouvelles personnalités, il fait le choix de continuer encore et encore son combat au sein des Restos contre les inégalités. « Notre monde creuse les inégalités et ces écarts de plus en plus grands entre riches et pauvres sont intolérables et révoltants. Mais on n’a pas le droit d’être résigné, il faut continuer à se battre constatant un repli sur soi de certaines populations et un discours maldisant sur l’assistanat. A force de véhiculer de fausses idées sur l’assistanat, on s’éloigne de la solidarité. Et dans le même temps, je constate que les initiatives locales, les petites choses, de petites initiatives font avancer la solidarité, et en se multipliant elles diffusent de la solidarité. J’ai aujourd’hui la certitude après trente et une années de bénévolat, que ce n’est pas une question de génération, et qu’il n’y a pas une génération plus généreuse que l’autre. La solidarité de demain sera ce que les gens auront décidé d’en faire, en demandant aux élus de prendre des actions, pour ou contre cette solidarité, et en s’engageant eux mêmes, ou pas, dans une action de solidarité. Fondamentalement nous avons une société qui considère encore que la solidarité veut dire quelque chose !» L’engagement d’Olivier, si elle est une belle aventure pour lui et sa famille, a la force de se transmettre aux autres et de partager sa confiance inaltérable dans les Hommes.

www.restosducoeur.org