Paco et le Château des Onze Îles

Bien avant Michel Houellebecq avec La Possibilité d’une Ile ou Alexandre Jardin avec l’Île des Gauchers, Jules Verne eut la tentation d’une île : L’Île mystérieuse, Seconde Patrie, L’Ecole des Robinsons, L’Île à hélice. A chaque fois, l’approche est différente. L’inquiétude est réelle pour les marins échoués sur L’Île Mystérieuse. Pour L’Ecole des Robinsons, l’île devient un cadre initiatique. Et quand les familles de Seconde Patrie débarquent en Nouvelle Suisse, ils transforment les lieux pour envisager une civilisation différente.

En 2008, sonne l’idée de réaliser un jardin pédagogique dans un paysage hanté par les saules qui avaient profité des inondations pour envahir un vaste territoire maraicher amiénois composé de 11 îles. L’idée émane d’un paysagiste dénommé Paco, Paco du latin francus désigne les francs, « homme libre »…

« Je le voyais déjà beau ce jardin » Paco.

« Je suis venu à ce terrain que je connaissais déjà à une époque où j’exerçais en tant que paysagiste. Je cherchais un endroit pour stocker des plantes et réaliser une jauge. Fort de ma connaissance des hortillonnages avant les inondations et conscient des effets de celle-ci, je me suis rendu en Mairie d’Amiens, propriétaire des lieux, en leur disant humblement qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire à faire dans ce lieu abandonné qui ressemblait en réalité à une jungle… »..

L’aventure débute. Elle se constitue donc autour d’une envie, d’une audace, de rencontres et aussi de chiffres. En amont de tout projet agricole, il y a la maitrise de la terre…

« Les conditions étaient simples mais pas aisées. Le prix du terrain était de 120.000 euros. L’idée simple de réunir mille fois 120 euros me semblait la plus pertinente aussi étrange que cela puisse paraître. »

L’univers de Paco favorise l’échange probablement parce qu’il a cet appétit à rencontrer les autres, mais également parce que la rencontre favorise les projets et leur réalisation.

C’est ainsi que Terre de Liens rentre dans la boucle des découvertes. Une structure associative qui invente et organise des solutions pour libérer les terres agricoles, réhabiliter leur statut de bien commun et en faire des lieux ouverts à la création de nouvelles activités économiques et écologiques. Paco et Terre de Liens organisent donc l’acquisition de 4 hectares dont 1 hectare d’eau et 2 kilomètres de rieux sous la forme d’apports solidaires, avec 4 mois après le lancement de l’aventure un excédent de collecte, soit 150% du montant du foncier. Par bonheur, le prix du foncier ayant baissé et les dons affluant, tout cela sous le couvert d’une campagne de communication orchestrée par Paco, le processus est en marche. 14 mars 2009, une armée de scout de France envahit le terrain déjà défriché et la reconquête collective est engagée. 20 m3 de détritus sont dégagés du site « et depuis nous n’avons cesse de sortir encore et encore des objets oubliés qui correspondent à un siècle d’occupation anarchique du lieu ».

Une fois traitée la partie mécanique des jardins, le défrichage, le curage des rieux, l’organisation des allées, la constitution des cultures au fil du temps, l’organisation des ruches plus récemment, Paco s’est attaché à développer la partie la plus essentielle. Celle qui cherche dans nos sensations, dans nos sentiments, la source des plaisirs que nous inspirent les scènes champêtres et les beautés de la nature perfectionnées par l’art. L’art du modelage végétal, l’art de la photo qui s’immisce dans les allées, dans les arbres. Paco a su réunir le jardin du maraîcher au jardin du philosophe, au jardin du peintre, au jardin du poète, au jardin du plasticien. Conférant ainsi à l’agriculture et au maraîchage un caractère vertueux. Comme homme d’agriculture, Paco nous ramène à l’innocence des occupations champêtres, permettant à des légumes de croiser d’autres légumes qui eux-mêmes croisent des fleurs et des saveurs odorantes. Un univers distillant surprise, étonnement comme celui d’une Alice aux pays des merveilles. Comme décorateur, il favorise ce goût des couleurs, des courbes et des hauteurs. Il a, comme seigneur en son domaine, le double avantage de tenir à la fois aux goûts de la ville et à ceux de la campagne.

À ce plaisir particulier, Paco, y a joint l’utilité publique.

Pas de plan particulier dans la démarche, juste un cheminement. Tout homme de goût sent d’abord qu’il était impossible dans cet espace de présenter un plan parfaitement régulier en traçant des jardins dont l’irrégularité et le savant désordre font un des premiers charmes. Si vous vous faites visiteur, sillonner dans le jardin des vertueux, débute par un chemin d’ardoises concassées mêlant les sonorités, les craquements des pas sur les ardoises et le ronflement du train qui surplombe ces jardins. Au fil des pas, se présentent de façon agréablement surprenante la musicalité composée par le jardin des vertueux. En suivant Paco nous découvrons son art d’emprunter à la nature et d’employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers, de changer les paysages en tableaux. Pour aboutir à cela, point de hasard : Il faut choisir l’emplacement, profiter de ses avantages, corriger ses inconvénients, et faire vivre les différents genres de jardins et de paysages, des jardins libres mais aussi des jardins réguliers.

Le « Château des Onze Îles » de Paco a pour objet de se rendre heureux à la ville et de répandre le bonheur par tous les moyens possibles mais aussi de voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des yeux d’observateurs.

Ainsi, le seigneur de ce « Château des Onze Îles » endosse le rôle de l’agriculteur, du professeur, du sage, du naturaliste et du paysagiste. Et si nous vous parlons de cet art de se rendre heureux dans les îles maraîchères, d’en perfectionner la culture, d’en observer les beautés et les richesses, nous n’oublions pas celui d’entendre les gens parler, chanter. Des hommes et des femmes aux profils différents sillonnent les lieux. Tantôt rescapés d’un monde qui ne respecte pas la condition humaine comme pour des militants, adhérents de la première heure, ou des chanteurs, des conteurs, des photographes metteurs en scène du parc du château. Car, nous direz-vous, ces Onze Îles ne constituent que le parc du château et comme tout bon château, il faut une bâtisse digne de l’extravagance, de la puissance, de l’ingéniosité, de la fortune du châtelain. La bâtisse, nous la découvrons sous la forme d’un vaste ensemble végétal constitué de saules, vivant et maitrisé par la main des hommes.

Si vous vous interrogez sur le devenir de Paco, « Seigneur » d’un « Château de Onze Îles » et s’il y mène une vie de château ? Il vous apportera probablement en réponse la phase de Confucius : «Le contentement apporte le bonheur même dans la pauvreté, le mécontentement apporte la pauvreté, même dans la richesse. » Tout chose étant relative, le château dont il est question, vous l’avez bien compris, ne possède pas le lustre des grandes propriétés. Ici le poste de seigneurie est destiné à générer des revenus et non pas à engager des dépenses somptuaires. Paco est avant tout un entrepreneur qui fait fructifier un bien. « Maintenant, la réalité économique, fait qu’il faut que toute la terre développe des produits dérivés que nous créons, avec le label Jardin des vertueux : légumes, fruits, et vinaigre de cidre, miel de saule ou confitures d’orties afin d’innover dans des productions nouvelles et originales».

Il n’est point d’île trop petite ou pas assez grande pour être exploitée, pas plus qu’elle ne se trouve ni trop éloignée des centres urbains ni trop près des consommateurs.

« Il y a une différence entre pas possible et très difficile. Pas possible, cela n’existe pas. Très difficile, oui, je le comprends… tout est apprentissage, observation… ».

« Le château des Onze Îles », appelé Jardin des vertueux, offre d’autres découvertes urbaines, le temps de sauter quelques rieux. On ne rencontre en réalité que des seigneuries à développer pour le plus grand profit et plaisir de la colonie. Ce jardin que nous avons baptisé le temps du magazine « Château des Onze Îles » est devenu répertoire encyclopédique autant que conservatoire écologique où les hommes comme les animaux trouvent un refuge. Un dernier idéal insulaire est réalisé quand on voit s’acharner le personnage Paco à transformer l’île en laboratoire. « Le Château des Onze Îles », Jardin des vertueux, est surtout celui d’une métamorphose : celle d’un jardin de roman devenu le roman d’un jardin.