A fond la vie !

Nous avons eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises Philippe Croizon et de partager avec lui son humour, souvent décalé, et son regard sur le handicap. Le sien bien évidemment mais surtout celui des autres, le regard des autres sur le handicap et le regard des handicapés sur notre société. Alors plutôt que de dresser le portrait d’un homme de l’extrême ;), celui que plus rien ne déstabilise nous fait part de son regard sur les autres, sur la société et ce qui doit motiver les personnes souffrant d’un handicap à développer des envies, des projets.

Traverser la Manche à la nage en 2010, relier tous les continents par les mers à la nage, surmonter l’aventure du Dakar, celui que l’on découvre chroniqueur pour le magazine de la santé, conférencier, est motivé par l’envie et non par la revanche. Philippe Croizon est âgé de 26 ans quand il est électrocuté par une ligne électrique de 20 000 volts alors qu’il travaille sur son toit à démonter son antenne de télévision, ce qui occasionne des arrêts cardiaques et d’autres séquelles irréparables. Après plusieurs dizaines d’opérations, l’amputation des deux bras et des deux jambes, Philippe Croizon affronte l’épreuve de sa vie. Avec le soutien indéfectible de ses enfants et la rencontre avec Suzanna, son épouse, il s’offre de nouvelles aventures qu’il partage avec les autres, handicapés ou pas.

La parole est donnée à celui qui a l’habitude de la prendre, un déclencheur d’effets positifs, habitué de l’adrénaline, qui change le regard sur le handicap.

L’audacieux magazine : Quel est ton regard sur le handicap, sa perception, son évolution ?

« Mon regard a évolué, car au début, quand j’ai eu mon accident en 1994, j’avais honte de mon nouveau schéma corporel, j’avais peur Je me suis renfermé sur moi-même pendant 7 ans, sans voir l’évolution du handicap, j’étais dans ma souffrance et dans ma peine ».

Philippe rencontre Suzanne, son épouse, et une nouvelle vie s’ouvre à lui…

« Depuis que je parcours la France, que je fais des conférences, que je participe au magazine de la santé sur France 5, je prends conscience de l’évolution du regard sur le handicap et la situation du handicap… Cette prise de conscience est avant tout liée au fait que j’aime ma vie d’aujourd’hui ! J’ai fait le deuil de ma situation. Et je comprends plus encore que les personnes handicapées qui vivent sous le seuil de pauvreté ne puissent pas voir le verre à moitié plein… Ils vivent le verre à moitié vide… »

Si son regard est celui d’une personne concernée dans sa chair, Philippe a développé un point de vue objectif sur le handicap.

« Le handicap chez nous est avant tout un problème sociétal. Depuis les années 2000, il y a eu un élan en faveur des handicapés, permettant de vivre comme chaque citoyen et la loi initiée par Jacques Chirac en 2005 y a contribué, mais pas aussi positivement que souhaité du fait d’un manque de communication. Une loi contre-productive en quelque sorte car voulant faire des handicapés des citoyens comme tout le monde elle a été perçue négativement, créant des obligations, avec pour conséquence de dire que nous, handicapés, nous coûtons cher à la société… ! » Un Philippe Croizon fâché par le manque de discernement et de communication : « et pourtant un lieu public ou un commerce rendu accessible a pour conséquence une augmentation du trafic ou du chiffre d’affaires de 12% en moyenne ! ». Voilà la réalité dite par celui qui bien évidemment vit avec le handicap mais surtout observe, analyse les comportements des handicapés et des non handicapés !

Le fait des médias

« Notre société évolue plus rapidement non pas parce qu’il y a des débats sur tel ou tel handicap, physique ou mental…. mais du fait du nombre de films, de séries télévisées diffusées depuis quelques années et des audiences extraordinaires de ces films et séries. » Sans ambiguïté, Philippe Croizon livre son avis sur la présence du handicap dans les médias : « Notre rêve à nous handicapés est d’avoir notre Harry Roselmack à la télévision, dans les médias. Nous sommes non pas des personnes simplement handicapées, nous sommes des personnes capables de faire des choses, différemment, les évolutions technologiques nous aidant ! ». « Les médias sont essentiels. Nous représentons 12% de la population et 0,6% dans les médias ! En ce qui me concerne, les médias et le grand public aiment ma bouille et ainsi mon handicap a disparu… ».

Impatient du changement, Philippe est un acteur constant de celui-ci, y compris auprès de celles et ceux qui vivent le handicap.

« Le handicapé, dans notre société a pour image d’être non performant… Le changement souffre d’une lenteur phénoménale dans notre pays, contrairement aux pays anglosaxons ou asiatiques parce que culturellement, la personne handicapée ou âgée y est intégrée, respectée et souvent reste dans la famille. En France, on a caché les handicapés… y compris à la suite des horreurs de la guerre, à l’image des gueules cassées. Quand je rencontre des soldats qui rentrent des conflits actuels dans lesquels nous sommes engagés… blessés, handicapés, la peur anime ces jeunes soldats, peur du regard des autres, et de l’intégration. » Et d’ajouter : « on peut créer des lois etc., mais tout le temps que l’on ne fait pas évoluer le regard sur le handicap et les handicapés, on n’avance pas réellement ou avec lenteur. Il est temps de changer nos attitudes et nos méthodes. Près de 8000 enfants français atteints de déficiences mentales sont placés dans des institutions belges, les éloignant de leurs familles, l’assurance-maladie française payant aux établissements la prise en charge des enfants français. Certains parents sont obligés d’envoyer leurs jeunes enfants à 800 – 1.000 kilomètres de chez eux. Ce n’est pas normal !»

« Je pense que d’ici 10 ou 15 ans, nous aurons changé de cap. La peur fait faire marche arrière et chacun reste dans son univers. Le handicap ne fera plus peur et les jeunes enfants diront que leur copain de classe, certes handicapé, est avant tout leur copain… sans peur du handicap ». 

Grâce à des événements comme les jeux paralympiques, et l’enjeu de 2024, grâce à des actions collectives, des films, et quelques facétieux comme Philippe, le regard est en train de changer !

Pour conclure notre entretien avec Philippe, une seule question suffit : Tes Projets ?

« Le Dakar. Les meilleurs ont travaillé avec moi sur le châssis de la voiture, il me reste deux mois pour tout boucler aujourd’hui et notamment un budget de près d’un million d’euros. »

Et un One Man Show !

« Rendezvous dès le début de l’année 2019, au retour du Dakar, pour découvrir ce One Man Show surprise. Une expérience que je partage avec Jeremy Ferrari et étant donné que l’on a déjà fait pas mal de conneries ensemble, cela préjuge en bien de ce spectacle ». Et vous l’avez compris motus et bouche cousue sur le contenu de ce One Man Show.