Rêveur pragmatique

Observant la terre, nous avons pris le chemin des champs pour rencontrer qui la cultive. Quelle fut notre surprise d’atteindre notre objectif à seulement quelques minutes à pied du centre-ville, tombant nez-à-nez avec Rémy, cultivateur des villes ! Nulle surprise me direz-vous… À Amiens, il y a les hortillonnages et leurs hortillons, ceux que nous connaissons tous ici : les Nowack, Christen ou Parmentier… ceux-là même qui dessinent le paysage particulier que nous connaissons, ceux-là aussi qui regardent d’un œil curieux et attentif ce nouvel apprenti-maraîcher qui a pris ses quartiers sur un tout petit bout de terre, accueilli par Boris Pelosof. Rémy, cultivateur de L’île aux fruits, dessinateur d’un tout petit jardin opulent et nourricier, est un paysan de son temps. Du haut de ses trente ans, nourri de ses voyages, il expérimente dans la matière terre et végétale son rêve de monde meilleur… un monde bien nourri qui rend à la terre ce qu’elle lui a offert. Découverte.

Parcourir sa vie, parcourir le monde

Décrire Rémy, c’est d’abord être étonné de sa ressemblance physique avec son grand frère Pierre, navigateur émérite dont nous avions fait le portrait, il y a deux ans.
Puis de découvrir une autre similitude fraternelle, d’ordre éducative ou spirituelle ? L’un comme l’autre sont des hommes libres du formatage, de la routine, de l’habitude. Ils ont, l’un et l’autre, le plaisir de l’expérience pour moteur amplifiée par leur désir de bien faire, de performer. Là s’arrête la comparaison, car Pierre est appelé par les défis en mer quand Rémy est appelé à prendre soin des autres et de la terre.

Rémy commence sa vie d’homme comme aidant auprès des personnes handicapées, il est éducateur pendant 4 ans à la Compagnie de l’Oiseau Mouche de Roubaix. Un Centre d’Aide par le Travail pas comme les autres, il a la particularité d’être une compagnie de théâtre dont les comédiens professionnels sont en situation de handicap. Dans cette première expérience déjà, Rémy expérimente un modèle de structure, bien ancré dans le réel mais, comme il est écrit dans la présentation de la Compagnie, chargé… d’utopies.
Parallèlement, Rémy est aussi un grand voyageur, en mode aventure et road-trip. Il prend en 2015, un congé sans solde de 7 mois, pour effectuer « Sa » Route de la soie à vélo ! Départ d’Amiens, suivre le Danube, traverser la Turquie, l’Iran, l’Asie Centrale, la Chine, la Mongolie, et remonter par le lac Baïkal pour enfin prendre le transsibérien jusqu’à Moscou… retour en avion jusqu’à Paris. « 14000 kilomètre, sacrée aventure, nous dit-il, mais moins audacieuse que de faire pousser des légumes ! » Il reprend son emploi d’éducateur pendant un an avant de se décider à démissionner pour expérimenter son envie de cultiver la terre. Il s’engage alors dans un tour de wwoofing* pendant quelques mois, puis dans une formation à l’école de permaculture de la ferme biologique du Bec Hellouin en Haute-Normandie, reconnue au-delà de nos frontières pour les performances de son modèle écologique et économique. Rémi nous dit de Perrine et Charles Hervé-Gruyer, les fondateurs, qu’ils ont une vraie vision, qu’ils se définissent comme des rêveurs pragmatiques, cette idée-là lui correspond bien. Rémy adhère aussi à l’idée que « plus un rêve est fou, plus il faut le réaliser sérieusement ». Rémy est lui aussi un rêveur pragmatique, les pieds et les mains dans la terre et le regard tournée vers l’horizon.

Apprenti-maraîcher

Rémy a basculé d’éducateur à apprenti-maraîcher, comme il aime à s’appeler, poussé par la curiosité et l’envie d’apprendre. Expérimentant le wwoofing, il a constaté qu’il y avait des modèles dans lesquels ils ne se projetait pas, comme celui de produire du pain bio, de la culture du blé à la vente de pain, et d’autre si… comme celui de la permaculture maraîchère en micro-ferme sur le modèle du Bec Hellouin, avec l’intime conviction que le lieu de production doit être au plus proche de ses consommateurs. Il rêve alors d’« un jardin petit, soigné, abondant, productif, un jardin d’Eden…sans pétrole ». Par ailleurs, ce modèle ne réclamant pas beaucoup de terre, il permet d’accéder au foncier et donc de pouvoir ramener la ferme au cœur de la ville.
Pour Rémy, le concept de micro-ferme, n’est pas « qu’un truc de bobos où on fait pousser ses légumes à la main ! C’est un modèle pertinent quand on sait que près de 90% des fermes dans le monde occupent moins d’un hectare de terre. L’Inra a fait une étude qui révèle que 1000 m2 de terres cultivées en permaculture génère un revenu de 55 000 €/an pour un ratio de 20 à 30 000 € de l’hectare pour un maraîchage bio traditionnel. » À nous d’écarquiller les yeux quand il nous révèle cela !

L’île aux fruits

Rémy nous emmène faire le tour de son jardin de cocagne, de L’Ile aux fruits. Si Rémy y veille du matin au soir, il n’en est que l’heureux cultivateur. Maillon essentiel d’une structure et d’une vision collective portée par l’association Terre Zen qui porte une initiative citoyenne, comme il en pousse aux quatre coins de notre société planétaire, dans laquelle se retrouve nos chers bobos visionnaires, politiques, cultureux ou architectes, des gens du quartiers, des retraités, des mères aux foyers, des commerçants, des glandeurs et des speeds, des rouges, des bleus, des verts, des petits et des grands… bref un joli melting-pot ! Comme un lieu propice au lien social, aux rencontres, aux bons moments partagés : rendez-vous au marché du jeudi soir, pour observer les sourires, les enfants qui filent entre les jambes, écouter un air de musique folk, siroter une petite bière ou un verre de rosé tout en goûtant des tartines préparées avec les herbes du jardin… que du plaisir simple avec en prime, rentrer chez soi avec ses légumes bios pour la semaine, cultivés et vendu par un Rémy heureux de nous faire goûter ce drôle de chou-rave, à la forme et à la couleur violette engageantes, que nous voyons pour la première fois ! Détour fait par l’initiative citoyenne, retournons à la terre.

Suivons Rémy dans son immense domaine maraîcher… de 2000 m2 ! Nous sommes ici dans la propriété de Boris Pélosof, le fils de Nisso, que les amiénois connaissent bien pour son action de sauvegarde des hortillonnages. Aux prémices du projet, il a mis à disposition de l’association, sa vieille serre horticole et le terrain attenant bordé de rieux. Nous imaginons mal qu’il y a quatre mois à peine, ici il n’y avait rien d’autre que quelques brins d’herbes. Sous la serre, plans de tomates, concombres, aubergines, plans et autres capucines prolifèrent, bien rangés et serrés. Sur le carré de terre attenant, les rangs de culture s’ouvrent en éventail dans le cercle du mandala. Ici, courges, radis, navets, carottes, et bien d’autres que j’ignore, poussent sur les lignes de culture, bombées. Oui, bombées comme chez les maraîchers du Sud. La raison en est simple et toute en bon sens économe : il y a plus de surface sur un demi cylindre que sur un plan. Les légumes poussent en groupes de trois, ici les courges avec les haricots et le maïs, comme le faisaient les Mayas ! Là les radis, les carottes et les navets, les uns protégeant les autres de la canopée de leurs feuilles, et puis quand les radis sont cueillis, ils laissent la place au développement des carottes ! Moins d’espace, plus de rendement. Et dès que tout le monde est cueilli ? Une nouvelle rotation, amendement de fumier, plants et paillage et c’est reparti pour un tour de culture. La permaculture fonctionne sur le bon sens de la nature et la rigueur, le soin du jardinier. Avec des gestes simples et une méthode stratégique d’associations des légumineuses, la terre procure l’abondance. Au centre du mandala opulent de verdure nourricière ? Une chaise de jardin où Rémy peut se poser pour laver ses légumes, imaginer de nouveaux accords entre eux et… les écouter pousser ?

Offrons le mot de la fin à notre Apprenti-maraîcher : « La permaculture, c’est la science de l’interconnectivité, c’est de créer les connexions les plus riches possibles, de ramener un maximum de biodiversité, çà crée un véritable enchantement… et le jardin n’a que trois mois, imaginez dans 5 ans !» C’est un homme heureux que nous quittons, un homme interconnecté aux autres, les nourrissant et créateur d’interconnections ! Si vous adhérez à sa démarche, aidez Rémi et l’association Terre Zen à rénover leur serre, en contribuant alors levée de fond participative contre dotation : objectif 10 000 euros jusqu’au 30 septembre sur la plate-forme Bluebees !

Vous avez dit WWOOF ? A vos souhaits ! WWOOF, World Wide Opportunities on Organics Farms, se traduit littéralement par « opportunités mondiales dans des fermes biologiques », un début de piste mais qui ne définit pas totalement un concept qui ne date pas d’hier… C’est en 1971, à l’initiative de Sue Coppard que naît le WWOOFing. Citadine anglaise en mal de nature, elle prend l’habitude de s’échapper le week-end à la campagne en proposant – en échange du gîte et du couvert – de participer aux activités des fermiers qui l’accueillent. La nouvelle se répand, le nombre de fermiers désireux d’ouvrir ainsi leurs portes s’accroît et de fil en aiguille, cette idée devient un concept mondial d’éco-volontariat. L’idée vous séduit ? Plus d’infos sur wwoof.fr.