Rossia Pacifica

Les fonds marins réservent toujours des surprises et des rencontres surprenantes, étonnantes, attendrissantes quelle que soit la forme de ce que l’on y rencontre : humain, animal ou végétal.  Ces fonds marins livrent des lumières éblouissantes faute (à défaut?) d’être éclairantes, des couleurs étonnantes, faisant l’ivresse du plongeur. Une ivresse narcotique qui provoque des rencontres non seulement extraordinaires mais initiatiques pour certains de nos audacieux. Une seiche, une pieuvre, un calamar… ou plus simplement un mélange des trois, pieuvre, calamar, seiche, une rossia pacifica Tout est possible dans l’univers du grand et de l’infini, de l’inexploré. Des artistes naviguant en fonds marins, il en existe peu. La rencontre de ces navigateurs des profondeurs avec ces animaux étranges qui habitent jusqu’aux abysses génère des créations aériennes aux échelles dépassant probablement la réalité mais reflétant l’imaginaire de notre audacieux sculpteur :  Romain Reveilhac.

Romain Reveilhac aime le grand, l’inexploré. Il s’en inspire, forme son imagination au travers de ces rencontres. Pour autant, point de sirène à l’entrée de son atelier, mais un assemblage de pièces exceptionnelles de bois, de métal, d’inox, d’acier, d’alliages et de dessins croquant des formes surhumaines emplies de sens et de signification sur notre environnement et l’évolution de celui-ci.

Point de déchets qui pourraient justifier de la métamorphose gigantesque de certaines formes abyssales que seul notre sculpteur a croisé, dessiné et formé à la force de ses mains, compressant ces mélanges de matières nobles, vivantes, pour donner une fluidité aérienne.

Des fonds marins aux cieux, Romain pose son univers imprégné de l’observation de la nature, de l’évolution des espaces terrestres, formant ainsi un univers sculptural empreint de féminité et de masculinité, les deux entremêlés ou juxtaposés.

Nautile

Formé à l’école des métiers d’art du Québec, notre normand a, très jeune, allumé la flamme de la curiosité et de l’ouverture à l’art et aux matières.  Son regard sur la nature et l’évolution de notre monde fait de lui l’artiste qu’il est.

« Si le design, c’est la forme au service de la fonction… mon ambition est différente. Je veux travailler une démarche qui s’adosse aux origines en travaillant l’histoire de la forme. »

La matière et les éléments sont donc majeurs dans la démarche de Romain. Il est empreint de passion pour la nature et l’observation de celle-ci. Son atelier est composé de machines, d’utilitaires lui permettant de développer ses formes, mais surtout d’une variété de matières : acier, inox, tissu, bois, des plus communs aux plus précieux. En outre, ses passions pour la nature, les mouvements de la terre, pour la mer et la plongée, ses palmes et sa combinaison trônant à l’entrée de son atelier, ont développé cette envie de mettre en forme, de créer du volume, mais aussi de l’émotion. La sculpture du nautile illustre cette démarche.

Trésors de la mer

Des combinaisons de nage ultrarapide inspirées de la  peau des requins à un béton hyper léger, résistant et compostable, imitant le squelette des éponges calcaires, la Nature est un laboratoire qui expérimente depuis 4 milliards d’années et mobilise aujourd’hui les esprits scientifiques les plus évolués. Sans forcément les croiser, la démarche de Romain s’en inspire et on devine naturellement que le temps qu’il consacre à la mer et au monde sousmarin, y compris le long des côtes normandes, constitue une profonde inspiration et un rythme de vie, d’observation, de création. « J’aime m’inspirer des mouvements de la terre, des mouvements météorologiques…, travailler sur des données scientifiques, pour transformer l’invisible en art ».

La mer n’est pas qu’une source de matières premières, elle est aussi une source d’inspiration. Voici venu le temps du biomimétisme. En nous contant ses projets, Romain définit ceux-ci sur la base de matériaux, une série d’hélices de bateaux ici, qu’il définit comme des « cercles infinis » mais qu’il imagine déjà comme représentant les formes de la vie, de la nature… peutêtre inspirée du squelette d’une baleine ou d’autres éléments majeurs de la mer, de la terre ou de l’air. Car si la mer l’inspire, les sculptures de Romain résonnent de par leurs envolées. Elles flottent ou se dirigent souvent vers les cieux, l’espace, un autre univers qui pourrait le fasciner et lui suggérer d’autres formes.

« Les physiciens doivent être de très grands philosophes car ils sont certainement ceux les plus à même d’approcher les réponses ultimes sur la matière et les autres composantes de notre univers.  La force de ces personnes, c’est de vulgariser. Cela m’inspire énormément et me donne envie de mettre en forme, de sculpter. En ce sens, le champ du fractal m’inspire beaucoup. Si le nombre de grains de sable sur une plage est par nature infini, dans le même temps ce grain de sable se forme, se désagrège, il est le fruit de mouvements. C’est cette observation qui me fait aimer cette dimension de l’impossible et de l’infini. Et dans mes recherches, dans mes sculptures, j’aime faire des closeup, des arrêts sur image d’une évolution. » Des arrêts sur image sur l’évolution d’une matière ou d’assemblages de matières, c’est effectivement ainsi que l’on peut définir et regarder le travail de Romain.

« Ce qui m’intéresse, c’est de sculpter des pièces fortes, des pièces remarquables, symboliques. (…) J’aime partir d’une démarche rigoureuse, pour aboutir à quelque chose de très différent, où la forme se distingue de moins en moins au fur et à mesure de l’accroissement de l’œuvre pour finalement oublier l’élément de départ. ».

Du sens et de l’émotion

Au fil de la découverte de son atelier, nous parcourons l’univers estudiantin québécois de Romain, la démarche initiale qui était la sienne, s’adonnant à une autre matière : le bois.  En évoquant le bois et en nous présentant ses travaux, ses sculptures, Romain nous délivre ce message de curiosité et de performance qui est le sien. Probablement que sa quête d’apprentissage, auprès des meilleurs tels que Jean François Escoulen, référence mondiale dans le tournage sur bois, lui a permis de mettre en forme, en volume, de sculpter des assemblages, des formes, des perspectives souvent observées dans la nature mais jamais reproduites et sculptées, la sculpture apportant l’émotion.

Cette même démarche, en lien avec l’environnement et la matière, accompagne Romain dans son travail avec la tige inox. « Ce qui est magique dans la tige inox, c’est qu’elle se comporte comme un trait de crayon ! Je dessine avec la tige, c’est aussi vif et rapide.  Le mouvement, la courbe devient tout de suite très naturel… En réalité, la nature fait très peu de lignes droites et je trouve cela exceptionnel.».  La démarche est très intuitive. Le bonheur pour lui est de s’aventurer à l’exploration d’autres matières qui demandent une autre démarche, une autre technique, le dessin au crayon, et surtout de ne pas s’isoler dans un domaine. L’amplitude de ses observations fait la richesse de la démarche future de Romain.

« J’aime me laisser surprendre par la forme, la manière dont je la regarde, la manière dont elle se pose… J’aime jouer de références, comme le tas de bois en forêt que l’on glisse en zone urbaine, j’aime aussi reproduire des éléments de la nature, son étude avec un pied dans chaque univers : l’industriel et le naturel. »

Ainsi pour Romain, « toutes les matières s’assemblent », bois et inox et d’autres encore.  Car son travail constitue à la cet « arrêt sur image » ( consiste en cet arrêt sur image?) qui forme ses œuvres dans une démarche éternelle et de voir ces matières évoluer comme notre nature évolue depuis des millions d’années. « Que l’œuvre soit pérenne et éternelle.» Tel est le défi de Romain qu’il forge dans ses sculptures tout en espérant que le regard sur ses œuvres se conjugue à un regard sur la nature, sur la planète, cette conjugaison rendant celle-ci tout aussi pérenne et éternelle.