Archéologue de l’espace

Les photographies aériennes que nous adresse Thomas Pesquet installé à bord de la station spatiale internationale offrent une vue de notre terre morcelée comme un puzzle. Un puzzle habilement assemblé par l’homme au fil des siècles, des millénaires, par des formes de cultures, des aménagements routiers et urbains. En visualisant nos premières images aériennes en compagnie de notre audacieux archéologue, l’idée du puzzle prend forme comme pour illustrer la méthode archéologique telle que nous la comprenons, jouant d’oppositions en séries et d’une composition en ensembles.

En survolant des cartes et photos aériennes en compagnie de Tahar Ben Redjeb, archéologue picard, nous rencontrons un regard très contemporain sur notre histoire et sur notre territoire et une évolution du travail de l’archéologue. Il s’agit de repérer les ressemblances avec un intérêt particulier car étrange, bizarre, donc rare, et porteur de plus de sens. En partant de vue aérienne ou satellitaire, notre audacieux archéologue sillonne sur son écran le territoire picard, par tranche de vingt mètres de long. Un cheminement de fourmi satellitaire que Tahar Ben Redjeb a développé au fil des années après avoir vécu l’aventure de l’archéologie aérienne.

Voir ce qui n’est pas visible

 Avec pour constante cette idée de puzzle symbolisant notre territoire – sachant que dans un puzzle, le plus difficile est de distinguer dans l’ensemble des pièces celles qui appartiennent à la queue du chat – nous poursuivons notre lecture aérienne d’une histoire qui remonte à plusieurs milliers d’années. L’œil du connaisseur opère. Son analyse est le fruit de la construction d’indices. Nous arrêtons notre regard, guidés par Tahar Ben Redjeb, sur des enclos circulaires, des tombes, des agoras, des traces de fermes gauloises, des villas gallo-romaines, des éléments très géométriques et une sorte de répétitivité qui nous permet d’avancer dans notre perception visuelle de l’archéologie. La lecture archéologique permet de mesurer la répétivité des occupations par l’homme et de découvrir, par exemple, que les emplacements actuels des éoliennes succèdent aux emplacements des moulins à vent.

L’œil de notre audacieux archéologue est rodé à l’analyse visuelle. Il démontre la nécessité de juxtaposer les démarches analytiques et de ne pas les opposer: « Voilà une villa romaine que nous ne voyons pas sur la vue satellite alors que les sites protohistoriques sont visibles. »

Tahar nous rappelle l’origine de l’archéologie. Remontant au 17 e, elle était pratiquée par les antiquaires à but marchand. Les fouilles étaient le fait d’un marché de curiosités. Dès 1830, Bouché de Perthes, structure les fouilles et initie la géoarchéologie pour aboutir à une stratigraphie. « Le fondement de l’archéologie est la stratigraphie, c’est à dire l’étude des couches enfouies, balayant ainsi des périodes allant de – 600 000 ans avant notre ère jusqu’à 1 000 ans avec l’absence d’ossements humains compte tenu de la nature du sol. »

L’observation aérienne débute avec la démarche de Roger Lagache auprès duquel Tahar Ben Redjeb s’est formé. Le jeune archéologue est rentré dans l’univers de la discipline à la fin des années 70 avec un premier exercice de fouilles dans le quartier de la gare d’Amiens : « Nous procédions aux fouilles le soir, après les travaux, sans réel budget ». La passion était là avec la même envie de retracer l’évolution des occupations de notre territoire. En 1955 et 1956, Roger Agache fait ses premiers survols aériens au-dessus des villages qu’il aime le plus, sans autre but, et évidemment sans autre résultat, que l’émerveillement que procure la vision aérienne à basse altitude ! Au fil des vols et des survols, Roger Agache repère des tracés comparables à certaines publications. Cela l’incite à poursuivre ses survols dont il publie les résultats dans les années 60 suscitant un certain scepticisme et de l’ironie malgré des sondages de contrôle convaincants. A force de persévérance, ses découvertes sont fructueuses et il obtient, surtout à Vendeuil-Caply (Oise), des clichés révélateurs de structures romaines si caractéristiques qu’il commence à être pris au sérieux.

90 000 clichés pour cerner le territoire

 Aujourd’hui, Tahar Ben Redjeb continue de lire, trier, croiser les quelques 90 000 clichés de Roger Agache dont il a été un collaborateur. Encore aujourd’hui, le recoupement des vues aériennes réalisées par Roger Agache et des vues satellitaires font évoluer les analyses et le regard sur notre foncier archéologique. « L’analyse de certains sites fait apparaître des lectures différentes. L’analyse satellitaire permet de distinguer une trilogie importante : Théâtre, Temple et Thermes avec un enclos qui correspond à un enclos sacré isolant la partie sacré du monde sacré.»  Ainsi l’œil de l’archéologue nous fait remarquer que les vues de Roger Agache permettaient de distinguer une villa alors que de nouvelles observations permettent de distinguer un grand temple. « La vue verticale est plus parlante que la vue oblique. S’ajoute d’autres facteurs de lecture, comme l’humidité du sol, les cultures » nous indique Tahar Ben Redjeb. Tout est évolution dans l’analyse archéologique. Voilà qui symbolise l’apport de cette technique satellitaire.

« J’effectue déjà un travail d’archéologie dans les 90 000 diapositives de Roger Agache. J’ai déjà fouillé la moitié du stock de diapositives permettant ainsi les croisements et les comparaisons avec la démarche d’analyse satellitaire que j’ai développé.

Le plaisir de la découverte

L’analyse satellitaire que notre audacieux archéologue a initiée, il y a trois années, a vocation à définir « un nouvel atlas d’archéologie aérienne. » De part le monde, d’autres archéologues utilisent la même technique. Les différents supports satellitaires permettent de tracer des historiques de vues en fonction des saisons ou d’autres variables. Sarah Parcak est l’une de ces archéologues de l’espace. Surnommée « l’Indiana Jones moderne », cette archéologue spécialiste de l’Egypte qui enseigne à l’université de l’Alabama (États-Unis) a développé une technique d’analyse des images satellite pour étudier les changements de végétation qui signalent souvent la présence de sites ou de structures faites par les Hommes. Grâce à ses algorithmes, elle a déjà suggéré l’existence de 17 Pyramides, 1 000 tombes et 3 100 colonies jusqu’ici inconnues. Mais surtout la démarche est devenue coopérative puisque les données sont mutualisées sur certaines plateformes pour lutter contre les risques de pillages comme l’indique Tahar Ben Redjeb.

Concernant la démarche qu’il a initié récemment sur le territoire, il nous rappelle les bases essentielles de l’archéologie et surtout le plaisir de la découverte : « j’y vais, cela prendra le temps que cela prendra… Il faut travailler avec méthode, s’organiser par secteurs géographiques… dans la démarche de recherche en archéologie le plaisir de la découverte est le moteur de notre activité. Il nous faudra toujours fouiller malgré les avancées technologiques de repérages, d’analyse des sols. Nous ne pouvons pas automatiser la recherche archéologique par satellite et rien ne vaut la montée d’adrénaline provoquée par une découverte datant parfois de plusieurs centaines de milliers d’années.»

La démarche de Tahar Ben Radjeb est le fruit d’une curiosité évidente du territoire, de son histoire mais surtout des comportements de celles et ceux qui l’ont traversé et occupé. Si vous souhaitez vous aventurer dans l’aventure archéologique contemporaine, faites-vous lecteur assidu de sa page Facebook. Notre audacieux archéologue dessine le profil de l’archéologie contemporaine on line et capable de recréer le passé.