« Donner un peu de couleur au ciel »

Je ne me souviens pas quand, mais je sais où et comment Bessie Coleman s’est imposée à moi jusqu’à me pousser à écrire sa biographie – la seule à ce jour en France – et à en faire l’héroïne de mon premier roman.

C’était lors d’une de mes promenades quotidiennes au Crotoy, musant et baguenaudant de la digue Jules Noiret jusqu’à l’embouchure de la Maye. Moments précieux où les sens sont attirés par les chants des mouettes et des oiseaux qui prennent du repos avant leur migration vers l’Afrique et par le ciel, menaçant ou pas, qui joue avec les nuages son concerto du jour. L’air vif revigore l’esprit et l’imaginaire dans une solitude hors saison.

Était-ce à la hauteur du lotissement Caudron bardé de rues portant les noms des pilotes qui ont fait la gloire des deux frères avionneurs et de leur école de pilotage que m’est soudainement revenu le souvenir de la première aviatrice noire ? Revenu, car c’est à New York en 1987, alors que je faisais des recherches sur le joueur d’échecs cubain Raul Capablanca à la « Public Library » sur la Cinquième Avenue, que j’ai découvert l’existence de Bessie Coleman. Aucun rapport entre les deux, si ce n’est d’être le meilleur dans le destin qu’ils s’étaient forgé.

Vingt ans se passèrent entre la découverte de Bessie à Manhattan et l’écriture de sa vie au Crotoy et à Ballyvaughan, ce petit village irlandais où j’aime me retirer.

On ne s’investit pas impunément dans une telle tâche sans y être poussé par des valeurs personnelles. Je ressentais avec Bessie Coleman, ce désir d’une femme d’affirmer envers et contre tous des libertés qui, dans les années 1920, n’avaient pas cours. J’étais en empathie avec les causes qu’elle défendait par le truchement de l’aviation : la lutte contre le racisme, l’égalité des droits et la place de la femme dans la société. Le fait qu’elle ait choisi la France, alors qu’aucune d’école d’aviation aux États-Unis dans les années 1920, suite aux lois Jim Crow, n’acceptait de Noirs, m’interpellait. Dans mes recherches, je découvrais une France alors ouverte, révérée dans le monde entier pour l’accueil des hommes et des femmes venues d’ailleurs.

Au Crotoy, à l’école Caudron, en 1920-1921, durant les sept mois qu’elle y passa pour préparer son brevet de pilote délivré par la Fédération Aéronautique Internationale, Bessie Coleman côtoie d’autres aviatrices françaises comme Adrienne Bolland, sensible à sa volonté de « donner un peu de couleur au ciel ».

Son brevet obtenu, de retour aux États-Unis, Bessie Coleman va se spécialiser en haute voltige, tout en souhaitant ouvrir dans son pays, une école semblable à celle des frères Caudron, où tous pourraient apprendre à piloter.

Bessie propose des meetings spectaculaires et très acrobatiques pour financer son projet. Meetings où elle obtient que les spectateurs noirs ou blancs gagnent les tribunes depuis la même porte, un comble à l’époque ! Bessie devient un véritable phénomène médiatique aux États-Unis et l’émancipation qu’elle revendique inquiète les mâles blancs… et noirs.

C’est lors de la répétition de l’un de ses spectacles que le drame arrive. Bessie et son mécanicien s’écrasent sur la piste de Jacksonville (Floride). Tombé du ciel, le rêve de Bessie s’effondre avec elle : elle n’avait que 34 ans.

Mais dans les cinq années qui suivent, vingt-cinq écoles de pilotage portant son nom voient le jour et ouvrent définitivement la route du ciel aux hommes et aux femmes de la communauté Afro-Américaine. Bessie tenait sa revanche au-delà de la mort !

 

Jacques Béal