Le Touquet-Paris-Plage : « Fiat Lux Fiat Urbs »

1837, rien que du sable… et quelques bicoques de pêcheurs, un hameau « le tournant » qui dépend du village de Cuq. Alphonse Daloz, notaire parisien, achète ces 16000 hectares de sable pour en faire un domaine agricole, c’est un fiasco. Il décide alors d’y planter une forêt en 1855, où il organise des parties de chasse. Il invite dans son pavillon des notables parisiens dont Hippolyte de Villemessant, directeur du Figaro qui lui soumet l’idée de créer une station balnéaire qu’on appellerait « Paris-Plage ». Le Touquet-Paris-Plage voit alors le jour : « Fiat lux fiat urbs » devise de la ville, que l’on peut traduire par « Que la lumière soit, que la ville soit », créée pour le divertissement de la bourgeoisie et de la noblesse européenne. De la création de la station en 1883, jusqu’à la seconde guerre mondiale, les richissimes viennent ici s’encanailler : Années folles !

Bourgeois, aristocrates français et britanniques y jouissent des plaisirs et y font la fête loin des regards et des capitales comme en témoigne la galerie de portraits du Westminster.

Ici tout était voué au loisir. Le temps s’écoulait entre Gardens party, jeux d’argent aux courses et aux casinos, et activités sportives : golf, tennis, natation et autres activités hippiques. Il arrivait même que ces hédonistes séjournent au Touquet sans y avoir vu la mer !

Cette extravagante folie touquettoise débute avec John Withley, un brillant et créatif britannique. Il imagine le Touquet comme une station de plaisance anglo-française. Il crée en 1895 « Mayville » idée pharaonique imaginée en collaboration avec l’architecte Charles Garnier. Face aux résistances des résidents français, le projet ne voit jamais le jour. Whitley contribue cependant à la création des infrastructures touquettoises. Grace à l’aide de son ami banquier Allen Stoneham, il rachète en 1902 près de 1100 hectares de terrain aux descendant de Daloz et y aménage le secteur « forêt » du Touquet en créant une voirie à l’anglaises, toute en courbes et en culs de sacs, respectant les dénivelés du terrain. C’est d’ailleurs dans ce quartier que l’on trouve le plus grand nombre de cottages et de villas de type anglo-normandes comme en témoignent les bâtisses de l’avenue du Golf. Il est l’initiateur du second parcours 18 trous du Golf qu’il fait inaugurer par le Prince de Galle. Autour du golf s’installent de nombreux aristocrates britanniques dont le Duc d’Argyll qui fait construire la villa des Lambins où Ian Fleming, son ami et célèbre auteur de James Bond aurait séjourné, profitant de l’accès directe au golf.

Fiat Urbs

Dans les années 20, les casinos du Touquet sont les premiers casinos de France en terme de recettes. Léon Soucaret, directeur des deux casinos est aussi maire de la commune de 1925 à 1933. Entre 1927 et 1931, de nombreux édifices publiques sont construits grâce aux taxes sur les jeux et les gains mirobolants des casinos qui assurent 4/5 du budget public. L’Hôtel de ville et le Royal Picardy sont l’œuvre des architectes Louis Debrouwer et Pierre Drobecq. L’Hôtel de Ville est construit grâce à un an de taxe sur les recettes du jeu ! Il est conçu pour accueillir l’élite de la Nation et l’élite Britannique qui fréquentent avec assiduité les lieux de plaisir de la station. Dans la salle d’honneur, des fresques rappellent des épisodes de l’histoire commune aux deux pays. Le marché couvert, l’hôtel des postes, la piscine marine, voient aussi le jour dans ce court l’abs de temps. Cette dernière était la plus grande d’Europe avec son bassin d’eau de mer dont les dimensions dépassaient celles d’un bassin olympique soit 66,66 mètres de long sur 25 mètres de large. Aujourd’hui disparue, il n’en subsiste plus que la barrière blanche et bleue et le poteau de soutènement du toboggan de l’Aqualude.

Fiat lux

Dans les années 30, le Royal Picardy était considéré comme le plus bel hôtel du monde, il sortit de terre en seulement 8 mois avec la mobilisation de 1200 hommes pour un résultat tout en démesure : 500 chambres et une cinquantaine d’appartements de 5 à 10 pièces dont certains avec piscine, tous équipés du téléphone, 120 salles et boudoirs, hammam, salle de sport, terrain de squash, golf miniature, un parc de 6 hectare. Tout y était rassemblé pour répondre aux caprices de la riche bourgeoisie et aristocratie internationale jusqu’à verser dans un luxe tapageur à l’instar de la devise qui couronnait l’entrée « Nec pluribus impar » empreintée au roi-soleil Louis XIV. Occupé pendant la seconde guerre par les officiers allemands, il est endommagé par les bombardements alliés, exploité jusqu’en 1951 et finalement détruit en janvier 1968. Il laisse place au lycée hôtelier créé en 1972 par l’architecte Pierre-André Dufetel, grand prix de Rome 1952.

Si le style balnéaire domine au Touquet avec les villas anglo-normandes, l’extravagance des riches propriétaires associée à la multitude d’architectes qui s’installent au Touquet durant la période offre un visage étonnamment éclectique à la station. Ici du Néo-médiéval, là du Néo-gothique. Ici du Moderne, là du Flamant. Ici une chaumière, là un cottage… à tourelles, en forme de visage ou de scarabée, ou encore en tête de chat. Les riches propriétaires surenchérissent dans le faste, l’ornementation et la dimension des villas ! A chaque villa, sa célébrité ou sa tête couronnée, son anecdote, ou sa fantaisie architecturale. Nous en avons fait une petite sélection subjective.

La villa « Banco » à proximité du Casino de la forêt a été ainsi nommée car son propriétaire l’a faite construire après avoir fait… Banco !

La villa « Haec Otia » fut construite en 1926 par le Vicomte Van De Vyvere, ministre du roi des belges Leopold III, aujourd’hui demeure d’hôtes, de nombreux traités ont été pensés ici pendant la seconde guerre…

La Villa Tata Ice située dans le quartier résidentiel du « triangle d’or » près de l’église et de l’hôtel de ville a été construite en 1926 par l’architecte Horace Pouillet, elle est décrite comme « réalisation la plus surprenante de l’architecte lillois » dans l’Inventaire général du patrimoine culturel français. Son architecture est largement empruntée au cubisme tchèque et ses formes sont inspirées de l’Art Déco.

Le plus célèbre des architectes du Touquet est certainement Louis Quételart dont le cabinet d’architecture était situé face à l’hôtel de ville dans sa villa « Les Mutins » reconnaissable à sa couleur bleue.

Il a inventé le « style touquettois moderne » caractérisé par de vastes toitures, des doubles pignons, des retombées d’arcs sans piédroits, des oculi… Sa démarche est de simplifier l’architecture régionale et classique pour qu’elle devienne contemporaine et qu’elle s’accorde au tempérament de son client. Nombre de villas du Touquet portent sa signature, parmi les plus remarquables : la villa « Chat perché », dont les deux oculi et le double pignon évoquent une tête de chat ou la villa Scarabée avec sa toiture arrondie… Il est l’auteur des fameux bancs verts et blancs, de chaque côté desquels sont intégrées des jardinières, que l’on retrouve sur la digue et sur toutes les avenues de la station. Il a également signé le cinéma le Normandy avec son fabuleux escalier, le phare de la Canche et l’aéroport.

Si l’extravagance des années folles appartient à une époque révolue, Le Touquet a conservé de la période faste de sa création, nombre de réalisations architecturales du domaine privé et public, mais aussi sa vocation de station balnéaire vouée au sport et aux loisirs en plein air. Il suffit de monter tout en haut du phare de la Canche pour en observer les lignes claires, perpendiculaires sur le front de mer, sinueuses et cachées par le couvert de la forêt, les étendues vertes de ses greens, le sable et le bleu de son littoral, de l’embouchure de la Canche au nord aux dunes du sud jusqu’à Cuq !

 

Remerciements à Loïc Vambre et à Sébastien Mahieux.