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C’est un périple au cœur d’un domaine millénaire devenu joyau néo-gothique au XIXe que nous offre Regnière-Ecluse. Une œuvre architecturale magistrale comme un ricochet sur le fil des siècles, qui nous parvient aujourd’hui grâce à l’audacieuse volonté de son (re)bâtisseur, Raymond de Nicolay…

Durant plus de quarante ans Raymond de Nicolay tout en flegme chaleureux, version aristo-décontracté et l’humour finement distillé en embuscade, a consacré sa vie à la reconstruction du domaine de Regnière-Ecluse. D’un héritage familial en ruine à une inédite signature de convention avec le conservatoire du littoral, Regnière-Ecluse incarne un XIXe siècle contestataire, ardent, créatif et tourmenté, et une formidable renaissance moderne. Et qui plus est, désormais un modèle de préservation patrimoniale inédite grâce à une convention avec le conservatoire du littoral…

Pour saisir les racines de cette demeure so romantic, il s’agit de se perdre dans un arbre généalogique comme dans un labyrinthique jardin à l’anglaise qui remonte à 1090… Mais c’est dans ces années 1830, lorsque la vague Romantique venue de l’Angleterre de Keats et de l’Allemagne de Goethe déferle sur la France, que le domaine va connaître un tournant architectural majeur. Le jeune et fringant comte Herman d’Hinnisdäl, quadrisaïeul de Raymond de Nicolay, hérite du domaine. Et si son fervent engagement pour la cause légitimiste pourrait paraître anecdotique dans le devenir du paisible et vieux manoir regniérois, le détail a pourtant toute son importance… En effet, la décennie finit de ruiner tout espoir de faire renouer la branche aînée des Bourbon avec le trône de France. Pour autant, Herman d’Hinnisdäl bientôt rejoint par son épouse Marie de Bryas seront de ceux qui entretiendront le souvenir nostalgique des grandes heures d’une royauté désormais déchue et exilée. Un courant qui s’illustre parfaitement dans un style architectural qui fait fureur : le gothique troubadour. La traduction dans la pierre du romantisme littéraire. Une sorte d’anachronisme revisité, et la promesse aussi d’une métamorphose pour le château de Regnière-Ecluse encore compteur bloqué au XVIIe.

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A quelques mois de son mariage, Herman commande un premier plan de restauration dans le plus pur style de ce fameux gothique troubadour, inspiré aussi de ses nombreux séjours au cœur de l’Angleterre élisabéthaine. Les codes architecturaux de la fin du Moyen-Âge et du début de la Renaissance sont de mise : envolée de tours et de clochetons, fenêtres à linteaux, gargouilles, blasons, et ornements héraldiques viennent agrémenter la bâtisse. L’entreprise fait appel aux meilleurs artisans de Paris, tels que l’ébéniste Grohé, ou les sculpteurs Dubois et Liénard. Le village ne bruisse plus que des allées et venues au château. On fait venir à grand frais tuiles d’Anjou et pierres de Pont-Rémy. C’est in extremis que les travaux s’achèvent en juillet 1839, lorsque Marie et Herman célèbrent leur mariage, avec, comble du smart, un parc à l’anglaise remanié sur le modèle des architectes anglais star Kent et Brown.

L’aventure-renaissance du domaine ne fait que débuter. Le couple d’Hinnisdäl file le parfait amour. À Paris, on fréquente les cercles mondains et la bonne société parisienne. Les naissances d’Henri et de Marie-Thérèse complètent l’idyllique tableau de famille. Et dès les premières heures de l’été, la villé-giature regniéroise reçoit souvent et en nombre pour d’épiques chasses à courre sur un domaine de près de mille hectares. Le chantier de restauration du château se poursuit sous la houlette de l’incontournable architecte amiénois Jean Herbault, déjà auteur entre autres de l’Hôtel Gédéon de Forceville et des hospices d’Amiens. Mais le drame vient frapper la famille d’Hinnisdäl, en 1846. Marie est emportée par l’épidémie de tuberculose à l’âge de vingt-sept ans. Après la perte de son amour de cette même « phtisie romantique », Lamartine signait dans l’Isolement le lanscinant « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Il en ira de même pour Herman d’Hinnisdäl pour qui s’annoncent onze années de veuvage, qu’il consacrera à la poursuite de l’œuvre entreprise au côté de Marie. Un regain d’activité spectaculaire qui voit l’arrivée d’Aimé et Louis Duthoit sculpteurs, statuaires, dessinateurs et décorateurs, que Viollet-le-Duc – la grande signature du style néo-gothique – désignera comme « les derniers grands imagiers du Moyen-Âge ». En même temps qu’ils œuvreront, notamment sur les restaurations de la cathédrale d’Amiens ou de la collégiale Saint-Vulfran d’Abbeville, les frères Duthoit créeront de toute pièce les décors intérieurs et extérieurs du château de Regnière-Ecluse, dont l’escalier à double révolution est certainement l’œuvre la plus emblématique. L’acheminement de cette pièce par chemin de fer fut d’ailleurs l’une des excentricités les plus mémorables pour les contemporains de l’époque. Lucarnes inspirées de l’Hôtel de Cluny à Paris, cheminées et huisseries de chêne sculptées, crêtes de toitures, voûtes en relief, bow-windows, balcons gothiques… les travaux prendront fin en 1863.

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À sa mort en 1877, Herman d’Hinnisdäl, laisse au travers du château et de son domaine un extraordinaire témoignage de l’œuvre d’une vie, d’un engagement politique et de l’expression architecturale de l’époque romantique.

Par la suite, les descendants du comte d’Hinnisdäl occuperont ponctuellement le château, mais des heures sombres planent sur le domaine. Lors de la première guerre mondiale, les Anglais en font un hôpital militaire laissé à l’abandon durant l’entre-deux guerres, puis les Allemands le réquisitionnent à leur tour durant la seconde guerre mondiale. Enfin, de 1946 à 1964, le château devient le siège des colonies de vacances pour les enfants des agents des PTT…

Les outrages du temps, l’abandon et les successions sont autant d’épisodes qui, lorsque Raymond de Nicolay hérite du site, ont divisé par deux la superficie des terres ouvrant sur une bâtisse littéralement dépouillée et insalubre.

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Dès 1968, parallèlement à une carrière de commissaire priseur à Paris, l’audacieux Raymond de Nicolay, à tout juste vingt-huit ans, entreprend de redonner tout son lustre et son étendue au domaine. Les travaux et les négociations débutent en 1971, et dureront près de quarante ans. « J’ai tout appris sur le terrain, car si mon métier et mes voyages m’ont permis petit à petit de redonner vie au château, il fallait aussi reconstituer le domaine tel qu’il était au XIXe siècle, y compris à faire la différence entre un hêtre et un chêne » confie le comte de Nicolay, dont la détermination se conjugue invariablement à ce quelque chose de so british.
Un romantique inspiré Raymond de Nicolay ? Certainement. Mais fi de mélancolie. On lit dans l’avenir la raison du présent. Aussi, pour conjurer le sort d’un autre abandon, en 2008, Raymond de Nicolay impulse une convention totalement inédite avec le Conservatoire du littoral. Plus connu pour son action de préservation de sites naturels, l’organisme public innove avec l’acquisition du domaine de Regnière-Ecluse, intégralement classé monument historique.

Aujourd’hui, Raymond de Nicolay poursuit des activités professionnelles au sein de son ancienne maison de vente, entrée dans le groupe de Pierre Berger, et il dote régulièrement le château de nouvelles trouvailles. Le domaine comme le château, qui demeurent un bien familial, sont ouverts au public, et une association de sauvegarde et de valorisation veille à la pérennité d’un ensemble, comme une mémoire devenue inaliénable. Amarré au Ponthieu, cette citadelle romantique s’inscrit désormais comme une vigie sur l’Histoire de demain.

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